Samedi 16 janvier 2010 6 16 /01 /2010 16:48

J'écrirai jusqu'à y laisser ma peau. Devoir vendre les livres qu'il me reste et trahir les secrets de ceux qui m'ont aimé.

La vie ordinaire, ma vie, est trop morne, trop obscure, ingrate. Absconse, je ne comprends pas sa destinée.

Le sourire d'un lecteur, caressant, ses yeux reconnaissants, un simple mot d'encouragement et la réalité, soudain, devient intelligible.


Je ne veux pas m'ensevelir dans le néant de l'existence.

 

Abdellah m'a tendu la main. Sans doute en prononçant mon seul prénom a-t-il dû croire s'être mépris? Mais en me promettant l'avenir en une couche inextricable cousue de l'étoffe de nos mémoires et de notre actualité, c'est à moi qu'il adressait le vœu d'être ma moitié d'ange et ma route céleste.

L'ai-je mal compris? Blessé? Déçu? Désorienté?

 

Maigrir rend mon corps rance, pourrit mes sentiments. Je ne suis pas fait pour me déplaire ni pour me vaincre. J'ai engagé ma subsistance dans un combat bien inégal dont la perte seule peut m'abstraire.

Le poids est une histoire de foi en la permanence d'une espérance. Chaque kilo perdu allège la nacelle, hisse la montgolfière dans une orbe de certitude: l'aventure d'une écriture.

 

Il était une fois un grand amour: de vous à moi, de moi à vous, une fois pour toutes, je le confesse.

Par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 13 janvier 2010 3 13 /01 /2010 15:03
J'ai lu Par amour comme on observe une immense tapisserie du XVIIIe siècle ... 
Antonio Manuel est l'héritier des plus grands maîtres lissiers de la manufacture espagnole de Santa Bàrbara. Ce jeune écrivain sait tisser les mots sur son métier d'homme de lettres. Son carton, son programme n'apparaissent pas dès les premières pages de ce  travail dense et aux mailles finement ouvragées. Avec un peu de recul se distinguent des grandes lignes : l'amour en est, comme le titre l'indique, l'ordonnateur majeur. Amours d'un homme pour d'autres hommes, vécues sans aucune culpabilité  mais avec de grandes interrogations sur l'étendue, les limites, les perspectives et les couleurs de ces personnages secondaires, les partenaires. Au premier plan se situent les parents : la mère, source tarie et ceux à qui l'oeuvre est dédiée : le père espagnol illettré et viscéralement homophobe (1) et la grand-mère aimante.
Le style peut être rattaché à diverses écoles : Freud (avec des touches lacaniennes et doltoiennes), les principes du yoga et Jésus Christ, fils d'un dieu d'amour, qui a ressuscité Lazare.
Des écrivains jouent un rôle : Annie Ernaux, Madeleine Chapsal et Dominique Fernandez (1)
Les coloris sont  violents et contrastés : les fils de la trame narrative ont été trempés dans le sang et les excréments ainsi que dans divers aliments (ingurgités ou régurgités) et des doses variables d'anxiolitiques et d' antidépresseurs. Le blanc lacté fait cruellement défaut à  l'auteur qui recourt régulièrement au gris de son psychanalyste.
Antonio Manuel a remis plus de cent fois son ouvrage sur le métier à tisser les descriptions, les émotions, les aspirations, les déceptions, les affections.
Chaque mot, chaque phrase est un travail minutieux : les mots importants sont traités  à la loupe étymologique, les personnages reviennent régulièrement préciser un profil que le maître lissier n'hésite pas à recadrer dans une nouvelle perspective à partir d'éléments de la toile de fond qui viennent modifier l'angle de vue. Un aplat devient un relief, un détail une pièce centrale.
Le corps de l'oeuvre est celui de l'auteur : un champ de batailles où les étreintes sensuelles à deux ou trois sont aussi puissantes que le combat mené contre une maladie qui entraîne le narrateur dans des introspections douloureuses où se succèdent boulimie et anorexie :
 « Mon corps exprime ce que je ne puis entendre. Il met en maux tout le maudit des mots, tout le rance du sentiment, le ferment de toute rancune. Ni haine, ni amertume, certifie ma parole. Mais mon corps désavoue cette vérité  fourbe, juste bonne à tromper ma logique, ma raison. » (p.101)
 Par amour  est le poignant récit d'un combat entre coeur et corps, raison et passions. Le tableau d'un maître qui sublime ses douleurs dans une prose ciselée au scalpel. Rêves et cauchemars, sans doute plus près de la réalité d'un homme que de la fiction d'un narrateur qui réussit à nous entraîner vers une ligne d'horizon. Il est évident que cette écriture en a défini le cadre et  les perspectives.

(1) http://www.lestoilesroses.net/article-32794391.html 

POUR EN SAVOIR PLUS
Le blog de l'auteur
http://antoniomanuel.over-blog.com/ 
Pourquoi écrit-il ?
http://sites.google.com/site/leslivresdantoniomanuel/a-la-question-de-savoir-pourquoi-j-ecris 
Le site de l'éditeur 
http://www.atlantica.fr/catalogue.php?id_club=&id_partner=&RefLien=&br_ident=&CodePromo=&tps=1247386357&nomSession=1247386320&sid=e662f5b721e949c381abb11a5f6fb82b&go=Go&Affichage=simple 

Par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 10 janvier 2010 7 10 /01 /2010 18:04

Etre écrivain ne va pas de soi. Même et surtout après avoir été publié. Zola s’arrangeait souvent pour écrire lui-même les articles, consacrés à ses romans, qui paraissaient dans les journaux sous la plume de l’un ou l’autre des ses amis journalistes. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Pour moi le problème n’est pas d’être desservi par des journalistes vindicatifs aux articles dévastateurs mais bien plutôt d’être enveloppé d’une bulle d’indifférence.

En principe, toute maison d’édition respectable dispose d’un service de presse qui assure la promotion d’un premier roman en diffusant, auprès des journalistes, les informations concernant l’œuvre susceptibles de retenir leur attention. J’ai bien dit : « en principe » car ma maison d’édition ne semble pas avoir déployé le moindre effort pour que l’existence de mon roman soit rendue publique.

C’est pourquoi, excepté deux articles de la Provence et du Courrier Picard, et la promesse, sans aucune suite, d’une chronique écrite par Angélique Giorgi, salariée de La marseillaise, consacrée à mon roman, celui-ci intitulé « Par amour » est passé sous silence. A se demander pourquoi mon éditeur en a accepté la publication ?

Même les « amis » gays qui travaillent au développement de la culture homosexuelle et revendiquent le droit à la différence, à l’indifférence, à l’égalité, prônant et commentant la qualité artistique des œuvres qu’ils mettent en avant, s’ils vous sollicitent pour écrire sur leur blog  vous abandonnent ensuite à un long silence solitaire sans tenir les engagements pris de faire paraître la très élogieuse recension qu’ils vous ont envoyée et qu’ils vous avaient annoncée comme devant être suivie d’une interview dont vous attendez toujours de recevoir les questions…

Enfin, l’écrivain homosexuel adulé, que vous aviez eu l’audace de contacter et qui vous avait chaleureusement assuré de rédiger la préface de votre roman, se désiste au dernier moment sans vous avoir néanmoins affirmé qu’il a beaucoup aimé votre livre avant de disparaître dans un univers duquel vous êtes exclu. Celui d’une célébrité qu’il ne souhaite manifestement pas partager avec vous.

C’est pourquoi, songeant que tout n’est que spectacle et buzz informatique, j’ai décidé d’entamer une grève progressive de la faim pour manifester de la seule manière que je le puis ma désapprobation et mon dégoût de cette société qui finalement reste un univers de castes hermétiques ou de privilèges liés à la naissance sans que le talent n’y change quoi que ce soit.

Je tiendrai donc dorénavant le journal de ma cessation progressive d’alimentation auquel je joindrai des photographies de ses conséquences physiques afin de faire entendre la révolte de ma conscience ulcérée.

Par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 8 novembre 2009 7 08 /11 /2009 10:50

Besoin d'aide
Marine
J'ai vu sur un site internet que vous aidiez les élèves de lycée pour leurs problèmes de rédaction en français, et justement j'aurais besoin d'aide.

Je travaille actuellement sur un sujet de dissertation, dans lequel, je dois commenter la citation suivante de Jean Cocteau
" La rôle de la poésie, est de dévoiler, de montrer nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.
Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour surprendre le dormeur éveillé ( ... ) Il s'agit de lui montrer ce sur quoi son coeur, son oeil glissent chaque jour sous un angle et avec une vitesse tels qu'il lui parait le voir et s'en émouvoir pour la première fois"



Tout d'abord, j'ai déjà réfléchi à mon introduction et j'ai pensé parler rapidement de Baudelaire qui est considéré comme le premier poète de la modernité.

Pour mon plan, mon professeur, m'a mis sur la piste en écrivant, "vous commenterez le jugement de Cocteau sur la poésie en montrant comment la réalité moderne inspire le poète et comment il la transfigure".
Grâce à cela, j'ai pensé utiliser le plan analytique,
I. Comment la réalité inspire le poète ?
II. Comment il la transfigure ?
III. Commentaire personnel sur la poésie moderne.

Pourtant j'ai du mal à cerner totalement le sujet et je me demande ce qu'il est possible de mettre dans mes axes pour ne pas m'éloigner de la citation de Jean Cocteau et faire du hors sujet.

Si vous pouviez m'aider, je vous serais très reconnaissante.

 

 

 

 

Bonjour Marine,


Il me semble que tu te heurtes à un problème de méthodologie dans l’approche du sujet. Tu avoues avoir commencé par réfléchir à l’introduction alors qu’il est recommandé de rédiger l’introduction et la conclusion en dernier lieu.

La première étape du travail consiste à analyser le sujet dans la précision de sa formulation afin d’en mettre en évidence les mots clés.


Cocteau donne ici une définition de la poésie : on relève le mot « rôle » qui équivaut à fonction. Il précise quelle est, selon lui, la fonction de la poésie.

Pour lui elle réside dans un acte de « dévoilement : montrer nues ». 

Pour ce faire, un éclairage particulier est indispensable : « une lumière qui secoue la torpeur ».


Cocteau remet en question notre vision du monde qui est une forme de cécité : nous ne savons plus voir. Le rôle de la poésie est donc de  rendre visible le réel qui nous environne sans que nous lui accordions l’attention méritée.

La poésie aide à passer du « machinal » à la surprise du nouveau. Le poète est celui qui a pour mission de nous permettre de retrouver le regard innocent de notre enfance afin que la  réalité conserve son fascinant pouvoir d’enchantement.


La seconde partie de la citation de Cocteau insiste sur le fait qu’il n’y a pas à proprement parler de sujet qui soit plus poétique qu’un autre. « Au loin » évoque à la fois une poésie friande d’exotisme (éloignement géographique d’îles tropicales) ou encore amatrice de dépaysement temporel (redécouverte de l’antiquité, du Moyen-Âge).

Il s’agit avant tout de surprendre, de renouveler la vision que nous pouvons avoir de la réalité. Non d’intercaler entre cette réalité de notre quotidien et nous l’écran d’un monde autre, mais de faire en sorte que la spécificité du réel dans la splendeur de sa nouveauté nous saute aux yeux. Et c’est en cela que réside la fonction de la poésie : arracher le dormeur qui passe devant la beauté du monde sans la voir à sa somnolence et lui restituer sa clairvoyance afin qu’il soit lui aussi témoin de la magie blottie au cœur de la réalité.


La poésie a recours pour effectuer cette transformation du comportement du « dormeur éveillé » à des outils qui lui sont propres et appartiennent à l’art d’utiliser la langue de façon à créer une parole entièrement originale et inédite. Elle va opérer un changement de point de vue (changement de l’angle de vue), c'est-à-dire donner à voir le monde depuis la sensibilité du poète qui n’est pas celle du commun des mortels et dans le flux du mouvement d’une vitalité, celle du monde moderne en pleine mutation, telle que ce dernier va devenir visible et capable d’ « émouvoir » le passant qui est ici, en l’occurrence, le lecteur du poème de Cocteau. Se rappeler qu « émouvoir » étymologiquement signifie « être mis en mouvement », bouleverser par une réalité qui modifie celui que l’on est.


« Pour la première fois » évoque l’idée d’une naissance à la poéticité du monde : le poète en tant que créateur invente un rapport au monde qu’il offre au lecteur comme un viatique destiné à lui ouvrir les portes de l’inconnu qui réside en chacun de nous.


 

Je te conseille de réfléchir aux citations suivantes afin d’illustrer et d’argumenter ta démonstration :

 

«  La poésie n’est pas dans les choses, autrement tout le monde l’y découvrirait aisément, (…) Il n’existe pas non plus, par conséquent, de choses ni de mots plus poétiques les uns que les autres, mais toutes choses peuvent devenir à l’aide des mots poésie, quand le poète parvient à mettre son empreinte dessus. » Pierre Reverdy, « Circonstances de la poésie », 1946.

 

« Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d’invoquer, mais d’inspirer. » Paul Eluard, L’Evidence poétique, 1937.

 

« Qu’est-ce qu’un poète, si ce n’est un traducteur, un déchiffreur ? » Baudelaire, « Sur V. Hugo ».

 

« La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la vérité pour objet, elle n’a qu’elle-même…C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que l’âme entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau. » Baudelaire, « Notes nouvelles sur Poë ».

 

« Tout porte à croire qu’il existe un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement. Or, c’est en vain qu’on chercherait à l’activité surréaliste un autre mobile que l’espoir de détermination de ce point. » André Breton, Second Manifeste du surréalisme (1929).

 

Voilà Marine l’aide provisoire que je peux t’apporter.

En ce qui concerne ton plan, je t’invite à le revoir car je ne pense pas que tu aies suffisamment de matière pour soutenir la troisième partie. D’ailleurs, les consignes du sujet ne t’invitent pas à discuter le point de vue de Cocteau sur la poésie mais bien plutôt à l’expliciter, le développer, l’illustrer, éventuellement à le nuancer.


Pour ce qui est de la première partie, je comprends mal l’emploi du mot  «  Comment ». La question devrait porter sur le poète non sur la réalité car l’importance est dans le regard du poète qui transfigure le monde non dans la chose regardée.


Souviens-toi que pour Cocteau la poésie est un moyen de percevoir le merveilleux dans le quotidien car les mots ont le pouvoir magique de métamorphoser le monde.

 

Je reste à ta disposition pour d’autres questions éventuelles ou encore pour une lecture corrigée de ta dissertation rédigée.

 

Antonio MANUEL.

Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 5 novembre 2009 4 05 /11 /2009 06:04

Une phrase des Faux-Monnayeurs se mit, à un certain moment de ma relation avec David, à me harceler : « C’est le propre de l’amour (…) d’être forcé de croître sous peine de diminuer. »  Il me semblait en effet parfois que mon amour pour lui avait cessé de croître, que la fougue du sentiment amoureux avait cédé la place  à un attachement un peu trop serein. Un attachement que je redoutais de sentir se dissoudre, absorbé par la routine. Impression que l’on va perdre quelque chose d’essentiel à son existence. Refus désespéré de cette aliénation. Et puis soudain : une grande froideur, une lucidité blanche qui rassemble, synthétise. Soudain, c’est la rupture, envisagée comme seule issue. Et chaque fois le souvenir de notre première étreinte lorsque, toi endormi, je me retrouvai seul au monde, ne comprenant plus ce corps à corps auquel nous venions de nous livrer, étranger à moi-même comme tu le devins à mes yeux en quelques secondes. Le sommeil décupla mon ardeur et me rendit l’amour. Tes caresses le remplacent quand je me sens mentir en te disant « je t’aime ». La perspective de ton départ aussi. Mais tu revenais toujours comme l’amour toujours m’était rendu. L’amour David ! Il m’a fait tout connaître de toi. La lourdeur de tes yeux, de tes larges paupières. L’infinie variété de ta physionomie. J’achèterais mon silence pour embrasser tes lèvres, pour mettre dans ton regard la douleur du plaisir. Le plaisir David, tapi au fond de soi, que tes mains font surgir, qui par ta bouche advient.

 

Il est des jours sans voix, des jours de longs silences. Les mots sont sans chaleur, sans clémence, sans peur. Il est des jours sans voix et l’on voudrait parler. On sent là, contre soi, le baiser de la pieuvre, sa lenteur spleenétique qui nous happe. Et l’on voudrait parler pour convoquer l’ivresse. L’on voudrait être saint pour convoquer les dieux. Je vais de pièces en pièces arpentant mon ennui. Je me fonds dans les murs et je me heurte aux vitres. Je relis Supervielle, lui préfère Eluard. Je me dis que vraiment, vraiment « le temps déborde ». Il est des jours sans voix et j’ai envie de hurler. Où êtes-vous, prêtres fous, qui prêchez la souffrance ? Je me glisse dans ma chambre et souhaiterais m’enterrer.  Je repense à Thomas, je repense à Vincent. Je repense au sourire de Thomas, à sa bouche. Cette bouche inconnue, méconnue, cette énigme. Je repense à ses mains, je repense à son corps. Où est-il à présent lui qui m’a oublié ? Et moi je pense à lui comme on pense au destin. Alors je veux dormir, rabats la courtepointe, m’ensevelis dessous. Ainsi les heures s’égrènent, moi je suis à l’abri. Mon bébé est absent, je m’absente également. Ses visages en fragments envahissent mes rêves. Je crois tous les saisir mais il y en a encore. Souvent, je me réveille, vois le jour décliner. J’envisage, angoissé, le sommeil de la nuit. Puis me rendors très vite, décidé à passer une nuit à t’écrire.

 

L’aube s’amasse lentement, là-bas, au fond du jour. Je n’ai pas pu dormir et ne t’ai pas écrit. Des nuits et des nuits blanches, tellement de choses à dire. Il faudrait tout laver, un miracle, tout vomir. Mes pas sont résignés à ignorer tes pas. Mes lèvres convaincues qu’elles seront inutiles. Des nuits et des nuits grandes à ne bercer qu’un corps. Trop grandes pour un seul corps, mon corps à préserver.

J’appartiens au silence de mes quatre murs clos. J’appartiens à l’oubli. J’appartiens à mes nuits. La lumière me fait peur. Il faut ne plus penser. Me muter en objet, dans l’ombre, ne plus bouger. Demain mourir encore, chaque jour toujours plus. Et tout ce qui fut ma vie sera aussi ma mort : lente et spéculative. S’abstraire avec lenteur des cadres existentiels. Effiler, un à un, les liens qui me retiennent au sol. On ne choisit pas sa vie, on peut écrire sa mort. Je mourrai en plein vent sur une vaste hauteur. Je percevrai la vie frémir à chaque assaut, chaque rafale de la bise. Je laisserai l’univers pénétrer ma poitrine. Je me saurai cosmique, fourbu du poids du ciel. J’écarterai les mains, j’écarterai les bras, tendu vers mon soleil, les yeux exorbités, mes sens portes ouvertes. Je défierai le monde pour une dernière fois. L’étreinte sera violente de ma vie à ma mort. Si précise et si forte que je devrai hurler. Mon corps ne sera plus qu’une trame élimée entre la vie et moi, des fibres le long desquelles le plaisir se nouera, le long desquelles il s’élancera, le long desquelles il augmentera, devenant si intense que j’atteindrai l’orgasme. Alors, je ne serai plus. De ma vie à ma mort, l’orgasme m’aura conduit. Il sera ma déchirure. Il sera ma conversion. Je suis né en criant la douleur de mon corps, je mourrai en hurlant son tout dernier plaisir.

 

Mon bébé revenu, sitôt je ressuscite. Je m’agrippe à son cou pour ne plus qu’il s’en aille. Où pourrait-il aller ? Sans mes traces, il se perd. Je dessine sur le sable la forme de son corps. Il se lève et je garde sa silhouette empreinte. Chaque sillon de son corps dissimule un plaisir. J’y inscris sa nature puis je ferme les yeux afin de me rappeler l’émotion suscitée. Il ne partira plus : il me l’a affirmé. Je regarde ses yeux : je sais qu’il ne ment pas.  David est un enfant. David est mon enfant. Demain, nous marcherons dans un bois, sous les arbres. J’ai envie de nature, je voudrais respirer. Fini les discothèques, les bars, les centres-villes. Je voudrais effacer mon image dans leurs yeux. J’aimerais me reconnaître sans qu’ils me médiatisent. Je sais que tu m’attends, que tu comptes les secondes qui nous séparent encore. Je sais que tes silences sont des sources de paroles. Des paroles que tu mures, que tu tues malgré toi. Je devine leur essence, la force qui les fait naître. Je crois savoir ta rage, cette violence contre soi lorsque tu penses aux mots que tu ne m’as pas dits. Je ne suis qu’un idiot de m’en tenir aux mots quand tous tes gestes parlent et tes yeux et ta bouche sans le recours aux sons. Pardonne-moi mon amour d’exiger la parole pour rassurer mon cœur. Pardonne-moi d’être aveugle en voulant tout entendre.

 

Par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 4 novembre 2009 3 04 /11 /2009 05:31

Souvent, je jalousais la mort de ceux qui n’étaient plus. Ils existaient en paix. La mort c’était leur vie. Je les enviais doucement, j’enviais leur plénitude. J’avalais un à un des comprimés secrets. Ils étaient mon seul lien possible avec la mort. Ils avaient le pouvoir d’y conduire sans effort. Je n’en prenais pas trop, juste de quoi dormir. Ils parlaient au sommeil avec délicatesse. Ils l’appelaient sans doute à l’aide de mots très doux car il venait très vite anesthésier mon corps et violer mon cerveau. Il m’imposait des terres et des hommes inconnus. Parfois certains visages affectaient ma mémoire mais les noms différaient. Aussi, je composais avec l’invraisemblance.

Jamais je n’eus cette force que confère le complet désespoir qui fait de soi le scénariste de sa propre mort. Je jouais le funambule sur une corde tendue entre vie et néant. La vie m’attirait comme un vide à peupler de désirs. La mort restant occulte, je vacillais dans l’existence.

David me surprit une fois quelques comprimés dans le creux de la main, prêt à sombrer dans l’inconscience. La violence de sa réaction m’étonna. M’ayant empêché de les prendre, il s’empara du tube oublié sur la tablette du lavabo qu’il dissimula je ne sus où, puis s’abandonna à une fureur inattendue. Après quoi, il se mit à pleurer, m’expliquant entre deux sanglots qu’il ne comprenait pas, que certainement je ne devais pas l’aimer pour avoir voulu faire cela et d’autres choses que ses pleurs rendirent inaudibles.

David m’aimait. S’il m’en fallait des preuves, son comportement à mon égard m’en fournissait. De même ses oppositions systématiques à mes envies de cocktails. Il se préoccupait de ma santé comme seules ma mère te ma sœur l’avaient fait jusqu’alors et détestait me voir boire.

Si auparavant, j’avais eu à regretter le rôle tutélaire que m’attribuaient les autres garçons, la façon qu’avait David de s’investir progressivement de la fonction maternelle n’était pas sans satisfaire cette partie de moi-même qui déplorait la perte du vert paradis enfantin. 

 

Un soir que David était passé me prendre chez mes parents, il se montra très déprimé. Durant tout le trajet jusqu’au studio, je ne parvins pas à le dérider ni même à lui arracher un semblant d’explication. Le reste de la soirée se déroula dans un silence uniquement interrompu par mes supplications. Je voulais connaître la cause de ce mutisme, de ce visage renfrogné. Je voulais qu’il me disculpât à mes propres yeux. Comment ne pas se sentir incriminé quand quelqu’un vous oppose tous les signes extérieurs du mécontentement ? A force d’adjurations et de mouvements d’humeur alternés, je finis par lui extorquer l’assurance de mon innocence. Alors il éclata en sanglots, masquant de ses mains la faiblesse, la peur, la détresse qui ravageaient ses traits. Recroquevillé sur sa chaise, les genoux au menton, la tête dans les mains, il convoquait l’amour qui, de toutes les fibres de mon corps, affluait vers lui. En proie à un sentiment aussi proche de l’omnipotence que de l’impuissance, je le serrai fort contre moi et lui murmurai les mots les plus tendres de mon vocabulaire, ces mots réservés qui explicitent la protection amoureuse.

 

Etais-je un homme ? Jamais je ne m’étais posé la question. Ma mère fut l’instigatrice de cette interrogation. Ma mère, ma terre originelle, la grotte tapissée de mousse où j’aimerais ma tapir encore, la force de mon enfance, le seul point immobile de mon existence. « Eux, au moins, sont des hommes ! » me lança-t-elle, désignant par le pronom personnel les quatre heureux pères de famille que sont mes frères. Ma mère m’insultait pour la première fois de sa vie. Pour la première fois de ma vie, elle égratignait mon image. C’était comme si elle annulait tout mon passé, comme si elle reniait les « je t’aime », « mon chéri », « mon bébé » dont elle m’avait gratifié. Elle refusait ma mise au monde : je n’étais pas un homme. Non, elle ne posait pas l’enfant sur son ventre. Non, elle ne le prenait pas dans ses bras. J’étais asexué.

Je n’adressais plus désormais la parole à ma mère. Et d’ailleurs qu’aurais-je bien pu lui dire ? J’avais tué toute sa fierté, avorté ses espoirs. Je n’étais plus le petit dernier que l’on cajole, celui que l’on souhaite garder à la maison le plus longtemps possible, l’ultime création de la vie et pour cela la plus belle œuvre. J’étais celui qui tourne mal : l’opprobre, le débauché.

 

Ô David, les mots qui sauvent, dis-les moi encore ! Les mots qui aiment David, dis-les moi fort !

 

Par ANTONIO MANUEL
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Mardi 3 novembre 2009 2 03 /11 /2009 06:30

Nous n’avons rien prémédité. Si je l’ai accosté ce matin-là, ce fut simplement dans l’intention de faire se croiser nos solitudes. Deux sols aptes à produire mais deux sols en jachère. J’avais le cœur à découvert, j’avais froid, j’avais peur. Je me trompai en le jugeant. Il m’appréhenda dans l’erreur. Nous démarrâmes dans l’illusion d’un autre construit sans matière. Je le crus audacieux, hâtif. Il était grave et circonspect. J’avais dans la tête un foyer, un âtre vide et sans chaleur. Je l’installai pour m’y chauffer.

Je l’emportai dans la folie de mes désirs longtemps trahis. Sur la côte, je le tins par la taille pour qu’ils sachent bien que l’on s’aimait. Je l’embrassai sur la terrasse d’une crêperie chic un jour de pluie. Nous nous étreignîmes sur une plage de Saint-Tropez près d’un anglais. Je distillais dans mon sillage l’insouciance vraie d’un amour faux. L’amour sans fard lui succéda. Celui qui ne tend pas de pièges, que l’on dit sourd à la raison, aveugle à la réalité. J’avais grandi sans me connaître et me reconnus dans l’amour. De l’enfant affectueux et capricieux, surgit un adulte à la fois tendre et exigent. Peut-être est-ce ce trait de caractère que les années ont su reconvertir, cette propension aux caprices devenue force du vouloir que l’on a toujours le tort de prendre pour une indifférence qui garantit l’indemnité ?

La majorité des garçons que j’ai aimés à trop cherché entre mes bras l’asile inviolable, l’abri sûr. Ils ont posé sur mes épaules toute leur faiblesse, tous leurs maux. Qu’ils sachent enfin s’être trompés en me donnant le rôle du père : je ne brille que dans celui de l’amant.

David, après s’être égaré dans sa distribution des rôles, finit par me considérer comme tel. Je louai un studio dans une ville située à une centaine de kilomètres où demeuraient mes parents. Habitant chacun chez nos pères et mères, il nous manquait un lieu pour nous ébattre et nous séduire. La fermeture des boîtes ne provoquait plus cette angoisse des longs adieux inopérants. Nous étions libres, sans attaches. Nous allions nous aimer au studio. Le désir a le pouvoir de délivrer des interdits. Il est une source vive qui purifie, un torrent entraînant dans son cours les alluvions des bonnes pensées. Après l’amour, l’élan se brise. Le visage est plongé dans la vase de vos valeurs. Toujours, il m’a fallu lutter pour me restituer à moi-même. Lutter contre ma propre image renvoyée par vos regards si les frappait la clairvoyance. Je hais votre étroitesse d’esprit, votre conformisme et votre bienséance. Votre comportement rend les faibles hypocrites, des autres il fait des révoltés.

David redoutait l’opinion de ses proches. Il avait peur de sa famille. Il lui mentait effrontément. Il était lâche et vulnérable. Je ne l’en aimais que davantage, estimant qu’il m’incombait de le laver de leur morale. Il eût fallu qu’il acceptât de reconnaître la légitimité de son homosexualité. Je m’y employai corps et âme. Une phrase citée par Laure dans sa correspondance avec sa belle-sœur Suzanne résumait en partie ce que j’aurais voulu qu’il comprît : «  Il n’est jamais de péché dans l’amour ; pécheur qui laisse tomber en lui l’ardeur et la grandeur de vivre. » J’aurais voulu qu’il comprît que notre différence ne résidait pas dans le fait que nous fussions deux garçons mais qu’elle s’exprimait dans la pureté, dans l’intensité du sentiment qui nous attirait l’un vers l’autre. Quel sentiment peut-être plus pur, plus intense que celui qui continue de croître sans la stimulation que représente l’approbation sociale et familiale ? Que celui qui est accueilli, lorsqu’il est avoué ou seulement même supposé, dans le meilleur des cas, par un mépris teinté de répulsion ?

 

Lorsque je ne voyais pas David, je laissais le temps s’écouler. Je le laissais s’étirer, englué dans l’apathie d’une morne paresse. J’allumais cigarette sur cigarette en contemplant le poisson rouge qui s’asphyxiait dans son bocal. Les heures s’abattaient languissantes et je relisais les œuvres complètes de Baudelaire, incapable de fournir l’effort nécessitait par le genre romanesque. De temps à autre, je regardais par l’entrebâillement de la fenêtre les pins faiblement agités par le vent, le ciel d’une beauté pastel. Je pensais à notre prochain rendez-vous et pour m’en rapprocher, je m’endormais les bras en croix. Oui, j’aimais David. Et je vivais le plaisir qu’il accordait à mon corps comme la permission d’un voyage effectué à travers le sien. Une de ces descentes en enfer qui vous sectionne les cordes vocales, inscrivant à jamais dans votre chair les stigmates de la passion.

 

 

Par ANTONIO MANUEL
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Lundi 2 novembre 2009 1 02 /11 /2009 07:31

David, c’était l’acuité de l’absence. Elle entravait mon corps. Elle était dense. Elle était lente et pourtant prompte à m’envahir. Elle surgissait derrière sa voix, sitôt éteinte au bout du fil. Elle précédait même son départ. Elle était là, partout, toujours, aux frontières même de la séparation. Elle gagnait mon cœur en rampant et l’étreignait dans ses arceaux. Seule sa présence pouvait l’atteindre et la faire cesser d’exister. Mais il fallait bien qu’il me quitte et je vivais dans l’affolement, la dispersion de son absence, tâchant de m’occuper sans trêve ou livrant mon corps au soleil pour me dispenser de penser.

Nous partagions la même angoisse, celle de devoir nous séparer. J’aimais son rire, j’aimais sa voix. Il était l’énigme de l’Autre qu’on désespère de vaincre un jour. Ce mystère là qui nous intrigue et nous obsède jusqu’à l’amour. J’avais confiance en mon désir pour parvenir à le cerner. Quand des baisers il se levait, quand je le sentais sourdre en moi, j’avais à chaque fois l’impression que j’allais enfin l’élucider. Je me réveillais égaré mais plus amoureux que jamais. Il me hantait, j’étais capable, capable pour lui de m’immoler.

 

Autour de David s’éparpillaient quelques figures. Il y avait Cathy tout d’abord. Cathy qui voulait tout comprendre et s’enlisait parfois. A trois, nous formions un triangle. Elle était seule et malheureuse et m’expliquait sa solitude. Elle m’écoutait aussi, souvent, lui parler de tous mes amants. Elle aimait les détails futiles, ceux qui révèlent un caractère. D’une phrase, elle anéantissait l’un des garçons que j’avais fréquentés, d’une autre, elle encensait untel dont certains traits l’avaient touchée. David devint son préféré après avoir été condamné. Elle affectionnait sa douceur. Avec lui, elle se sentait mère, mère de deux enfants avec moi. Elle nous appelait ses deux hommes et pleurait quand nous n’étions pas là.

Ensuite, il y avait Marie-Pierre. Trente-cinq ans, un mari, un amant. Elle m’assurait ne pas saisir l’amour que m’inspiraient les hommes. Elle se montrait irréductible en déclarant sans sourciller que seule une femme peut aider l’homme à découvrir sa vérité. Cartésienne et athée dans ses paroles et dans ses gestes, sur l’amour elle tenait un discours qui aurait charmé le clergé.

Isabelle, quant à elle, jouait les grands soleils aux éclipses fréquentes. De ses yeux, de ses mots, elle m’inondait soudain d’une lumière étrange. Son esprit se refusait à prendre les chemins tout tracés par morales et convenances et m’emportait bien vite au-delà des ornières. Elle posait un regard différent sur le monde. Si je n’en étais surpris, j’en étais exalté.

 

Et puis il y avait David. David aux yeux couleur de ciel. David aux gestes fous. David aux sourires pleins d’oubli. David et ses bouderies éclairs. Il y avait David et l’amour et sa trame. J’aimerais en parler avec cette démarche particulière aux félins. Sans m’attarder ou alors sans peser. La voix souple, sans rien déplacer, à pas feutrés. Je voudrais vous laisser voir…  

 

Par ANTONIO MANUEL - Communauté : Litterature
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Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /2009 12:29

Dès aujourd'hui, une nouvelle section de ce blog se propose d'aider les élèves des classes de secondes, de premières et de terminales qui éprouvent des difficultés à traiter leurs sujets de dissertations littéraires ou encore à rédiger leurs commentaires composés.

Il vous suffit de me laisser un message en m'expliquant ce qui vous pose problème dans la réalisation de votre exercice d'expression écrite en prenant soin de me transmettre le sujet précis qui vous a été soumis accompagné de ses consignes et je tâcherai de vous apporter mon aide entièrement gratuitement.

A très bientôt pour cette nouvelle et fructueuse collaboration sur votre blog d'aide individualisée en ligne.

Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 29 octobre 2009 4 29 /10 /2009 21:21

Ce qui m’émeut par-dessus tout c’est le visage du désir. Le visage qu’il adopte lorsqu’il se substitue aux traits de David. Il bouleverse surtout ses yeux, ses yeux et sa bouche. Je le revois distinctement les yeux mi-clos et la bouche entrouverte. Je le revois et songe au Sommeil d’Endymion dont la beauté n’est rien comparée à la tienne, David, que le désir assaille.

Dans ce club privé confiné aux frontières de la ville, une nuit, tu avais reconnu un garçon de ton village. Un couple l’accompagnait. Un homme et une femme d’une trentaine d’années. Dès que je t’avais fait part de la curiosité déployée à notre égard par cette femme, de l’intérêt qu’elle avait un instant semblé nous porter, attirant l’attention du garçon de ton village sur nous, tu t’abîmas dans une sombre réflexion de laquelle tu sortis triste et découragé. Certes, je pouvais comprendre les motifs de ce brusque changement d’humeur mais tu te bornas à le justifier par des vertiges et des maux de tête probablement dus aux Pall Mall dont tu n’avais pas usé avec modération. Je te proposai de sortir, de marcher un peu. Tu acquiesças. Qu’avais-je à t’offrir comme remède ? Face au désarroi dont tu faisais preuve, je tentai de réduire la distance entre ton corps et le mien et te serrai fébrilement contre moi. J’avais l’impression d’étreindre un enfant, un enfant dont les vingt ans d’existence n’avaient pas réussi à altérer la fragilité. Je te sentais démuni et m’efforçais de t’apparaître fort.

C’était la première fois qu’il m’était donné d’exprimer mes sentiments librement envers un garçon avec qui j’entretenais une relation amoureuse.

David, c’était, et c’est encore aujourd’hui, la pureté même. Tes yeux David…L’indigence de mes mots ne me permet pas d’en dire la clarté, ne me permet pas d’en révéler l’azur, ni la douceur, ni la candeur.

David, c’était le soir que je le rencontrais le plus fréquemment, bien après le crépuscule. C’était l’été. Les terrasses des bars charriaient leur lot annuel de touristes qui rendaient les habitués plus diserts et distrayaient les familles à la veille de leur départ en vacances. Il était très ponctuel et moi toujours en avance. Il arrivait la mine préoccupée et ne se détendait qu’une fois installé à la table où je l’attendais depuis quelques minutes. Attente suffisamment longue pour m’autoriser les élucubrations les plus insensées. L’échange de paroles rituelles terminé, je l’observais à la dérobée tentant de découvrir dans sa physionomie le signe imperceptible par lequel me serait dévoilé le début des hostilités qui précèdent la rupture. Mon investigation généralement infructueuse, l’inquiétude me tenait en état d’alerte jusqu’à ce qu’une phrase quelconque trahissant l’affection qu’il me portait fût venue la dissiper. Alors, je commençais à respirer et m’abandonnais progressivement au plaisir d’être ensemble. J’aurais aimé lui prendre la main, déposer un baiser furtif sur ses lèvres, lui caresser la joue. La crainte des réactions de nos voisins qui ne manqueraient sans doute pas de se montrer offusqués par des manifestations d’une telle indécence avortait tout geste tendre. Parfois, lorsque nous n’allions pas en boîte, nous passions la soirée dans un pub que nous savions être fréquenté presqu’exclusivement par des homosexuels. Là au moins nous jouissions d’une plus grande liberté. Seulement, l’accroissement du sentiment de ségrégation que nous éprouvions alors altérait la sensation de liberté que nous étions venus y glaner.

 

Par ANTONIO MANUEL
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