Vendredi 28 septembre 2007
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La nuit de nouveau, descendue sur la page, que l’écriture va s’atteler à vaincre : écrire pour dénicher les
monstres nés dans les plis d’ombre de la nuit. J’ai chuté de nouveau ce soir, transféré sur la nourriture le désir d’une autre vie. Enfant, les formes indécises et mouvantes de la nuit,
monstrueuses en cela qu’elles ne sont pas assimilables à l’humanité que l’on connaît, me glaçaient d’effroi. Puis réveillant en moi un soupçon de hardiesse, j’osais allumer la lumière et
découvrais l’objet inanimé, sans âme, un vêtement, une tenture, le craquement sec des marches de bois de l’escalier sous les pas lourds de l’assassin imaginé dans l’ombre. Il n’y avait rien que
de plus anodin, les choses inoffensives du quotidien habitées par les fantasmes de la nuit. C’est encore vrai ce pouvoir qu’à la nuit de métamorphoser le décor prosaïque de nos journées. Par
chance, il y a la lampe de l’écriture qui vient coucher sur la page son faisceau de lumière diffuse. Elle nimbe de son halo les mystères tissés des hardes de la nuit, faisant apparaître un soleil
masqué par les peurs de l’enfance. Vomir est un reliquat de ce temps là où le réel avait la faculté, une fois le silence de la nuit amassé, de se transfigurer. Les monstres ont changé
d’apparence, plus abstraits, plus complexes, plus habiles à fuir le faisceau de la lampe, ils poursuivent la sape méticuleuse de notre assise de raison. Mais l’écriture n’est pas si naïve pour
prendre leur face hilare de gargouilles pour la réalité. Qu’ils laissent dégorger les eaux croupies des pluies anciennes, elle sait mettre bas les masques et dénoncer les impostures. Vomir est
rendre à l’écriture l’illusion du monstre deviné dans l’ombre, afin qu’elle lui restitue sa simple nature de chimère. Penché sur les toilettes, laisser se succéder les spasmes en vagues
décroissantes : que quelqu’un rallume la lampe !
Dans la rue, je croise des gens pressés qui ont l’air de penser qu’ils s’affairent pour la société, qu’ils l’aident à bien fonctionner, qu’ils
oeuvrent à sa salubrité. Je reste toujours un peu dubitatif quand j’observe leurs remuements qui me paraissent tellement vains. La vraie vie est-elle vraiment là figurée par cet
affairement ? Le monde est-il compartimenté de telle sorte que les gesticulations des uns ne sont aux yeux des autres qu’une pantomime dérisoire ? La vérité est elle fonction de qui la
considère ? Vendre des vêtements est-il aussi utile que tenter de trouver la cause de l’endettement de la France ? Vouloir accroître le pouvoir d’achat des citoyens prime-il sur la
recherche de la réponse européenne appropriée à la riposte de la junte militaire face au soulèvement des moines et du peuple birmans ? L’art est-il incompatible avec l’engagement
politique ? La quête du regard de Dieu vaut-elle qu’on lui consacre sa vie ? Apprendre à s’alimenter est-il en soi si important ? Quel orgueil que de me penser d’une certaine façon
nécessaire à l’équilibre de la planète ? Comme l’est le plus petit insecte que l’on élimine par mégarde ou le pape pour l’Eglise catholique romaine…Au moins, je sais que vous serez quelques
uns à poser sur ma prose un œil bienveillant, intéressé peut-être ? Que tâcher de débrouiller par l’écriture, offerte comme on remercie l’ami du temps qu’il a bien voulu accorder à nos
faillites existentielles, l’écheveau de ma propre existence confortera-t-il quelqu’un dans son devoir et son « dur besoin de durer ».
Il est tard. La veille enfonce ses échardes sous mes paupières. Pourtant, j’ai la sensation de n’avoir pas tout dit, faim de phrases avançant
bout à bout jusqu’au plus sordide de soi. Faim des deux plaques de chocolat achetées en prévision de mon accès de boulimie en plus des yaourts, des pâtisseries et des biscuits et que je n’ai même
pas pu entamer, saturé de sucres et de lipides. Je tiens rigueur à la cortisone de me maintenir les yeux ouverts à cette heure avancée de la nuit alors que le sommeil m’épargnerait cette agacerie
au creux de l’estomac qui m’évoque le chocolat au réfrigérateur. Dans le même temps j’éprouve de la reconnaissance pour la dispense qu’elle me permet de souffrir sans comprendre pourquoi et pour
la stimulation de toutes les fonctions de mon corps qui m’autorise à veiller si tard et à cheminer si loin, si vite dans l’écriture. Il me reste une semaine environ avant de connaître les
résultats des biopsies. Une semaine encore d’accalmie, de force et de mise en mots de ce qui en moi se joue de ma lucidité abusée par les fantômes des ombres de la nuit. Je n’ai toujours pas
contacté ni l’acuponcteur ni l’ostéopathe. Demain, promis, je le ferai. Que cet état de grâce persiste, que la douleur reste endormie dans le souvenir des jours de peine même si la faim me tient
entre ses deux pattes de hyène. Manger, vomir et s’abstenir de s’alimenter quelque temps, c’est ma croix et c’est de son poids sur mes épaules que monte le chant inarticulé que l’écriture à
charge de transcrire. Voici les paroles de ma honte bue bien plus que de raison, ma « complainte du Mal-Aimé », cette mélopée que je souhaiterais tellement plus belle que ma
douleur.
Le sang de nouveau ce matin, malgré la cortisone, le sang striant les excréments et colorant de merde rouge le blanc de la vasque des wc.
Remettre son sort en question, se repentir d’avoir mangé même si l’on a vomi après, s’appliquer à poursuivre ce texte, à vivre comme si de rien n’était avide d’entrevoir rien qu’une seconde les
soleils obliques d’Algérie, ce pays de l’enfance de la mère et des ébats complices des frères. Strates d’un temps où je n’existais pas, que l’écriture ne peut me rendre, que néanmoins j’explore à
ma manière pour en goûter les saveurs fortes des épices et humer les parfums capiteux. Je veux tout vivre et avaler d’un coup comme dans la hâte d’une orgie de nourriture on mâche à peine les
aliments, appelé par une autre rengaine, déjà celle du vomissement. En dépit du choix que je m’impose d’une alimentation dépourvue du moindre grain de sel, la cortisone en une semaine a commencé
son lent travail de sculpteur de corps obèses. Dans tout mon corps je la sens capitonnant de graisse et d’eau l’espace entre l’os et la peau. On parle du syndrome de Cushing - obésité de la face
et du tronc - de risques d’oedèmes, d’ostéoporose, de tassement vertébral, de fragilité de la peau couperosée comme chez les alcooliques, d’infections à répétition et même de troubles
psychiques à type de psychose ! Sur Internet les informations pullulent concernant les effets secondaires d’un traitement, la gastro-entérologue elle-même n’étant pas avare de précisions
inquiétantes quant aux risques possibles encourus par l’usage à long terme des corticoïdes. C’est l’arrêt du fonctionnement des surrénales dû à la prise de cortisone qui la préoccupait quelques
jours avant que la coloscopie ne la décide à multiplier par trois les doses quotidiennes de Solupred. Il y a des choix qui n’en sont pas…
Ma sœur a décidé après lecture des deux premiers textes de ce blog qu’elle n’irait pas plus loin dans la découverte de mon âme, dans l’impudeur
de sa mise à nu. Sa décision, justifiée par le chagrin suscité par les révélations du texte, par sa peine et son impuissance, sa peur de m’admettre en proie à la pathologie, m’a déçu. J’attendais
des êtres chers de ma famille qu’ils accompagnent mon labeur nécessaire d’écriture et de dévoilement. Ma solitude s’en accroît et l’espoir que vous m’êtes fidèles. J’ai besoin pour enfanter ce
témoignage de vous savoir un peu présents lors de la recherche du vocable exigé par l’ordonnancement des phrases et par la justesse du propos.
ANNIE ERNAUX affirme clair que l’expérience est la raison qui accrédite toute écriture. J’ai souvent entendu des lecteurs la taxaient
d’exhibitionnisme impudique parce qu’elle a foi dans le partage, autrement irréalisable, de l’essence même de nos vies. Je ne brandirai pas HUGO ni BAUDELAIRE pour avaliser cette conception de
l’écriture car je suis bien persuadé que lorsque je parle de moi, je parle aussi de vous. C’est ce qui me pousse à dévider le fil qui me relie à moi, cette idée qu’aucune distance ne saurait
empêcher la jonction de l’auteur et de son lecteur. Les siècles, les modes, les reniements et les extases n’ont jamais imposé silence à la voix de nos écrivains. Et même si c’est leur génie qui
en fait cet écho sonore, la confidence sans complaisance a de fortes chances d’émouvoir les hommes pour l’éternité.
Ca y est : c’est l’automne. Il fait froid et le soleil a disparu. Il nous faut chercher la chaleur à l’intérieur, dans l’embrasement
salutaire du cœur. La semaine dernière à l’hôpital juste avant l’anesthésie, je m’efforçais de convoquer, pour oublier le froid du bloc opératoire, des images comme celles hallucinées de
La petite fille aux allumettes transportée par chaque nouvelle bûchette enflammée dans un monde de clarté bienheureuse. Le seul secours que j’obtins vint de ma
transformation imaginaire en une sorte d’animal tapi dans la mousse verte d’un sous-bois, furetant parmi les buissons, fouissant la terre de son museau. Je me sentis en harmonie avec cet univers
sauvage, bien à l’abri dans les broussailles, au contact d’une réalité immédiate, élémentaire et rassurante. Ersatz de l’espace intra-utérin, autarcique, familier, clos et silencieux ? Et si
la mort n’était rien d’autre que cette remontée de la mémoire dans la tiédeur des eaux primaires ? Si mon cœur s’était arrêté, aurais-je poursuivi mon voyage dans un espace atemporel
semblable au souvenir mythique de la gestation ? Fantasme de l’unité originelle illusoire mais tellement prégnante : se sentir dans l’infini accordé au rythme du monde comme lorsque du
plongeoir j’abandonne mon corps à l’attraction terrestre et que le temps de toucher l’eau j’ai la sensation de voler.