Vendredi 28 septembre 2007 5 28 /09 /2007 09:35
La nuit de nouveau, descendue sur la page, que l’écriture va s’atteler à vaincre : écrire pour dénicher les monstres nés dans les plis d’ombre de la nuit. J’ai chuté de nouveau ce soir, transféré sur la nourriture le désir d’une autre vie. Enfant, les formes indécises et mouvantes de la nuit, monstrueuses en cela qu’elles ne sont pas assimilables à l’humanité que l’on connaît, me glaçaient d’effroi. Puis réveillant en moi un soupçon de hardiesse, j’osais allumer la lumière et découvrais l’objet inanimé, sans âme, un vêtement, une tenture, le craquement sec des marches de bois de l’escalier sous les pas lourds de l’assassin imaginé dans l’ombre. Il n’y avait rien que de plus anodin, les choses inoffensives du quotidien habitées par les fantasmes de la nuit. C’est encore vrai ce pouvoir qu’à la nuit de métamorphoser le décor prosaïque de nos journées. Par chance, il y a la lampe de l’écriture qui vient coucher sur la page son faisceau de lumière diffuse. Elle nimbe de son halo les mystères tissés des hardes de la nuit, faisant apparaître un soleil masqué par les peurs de l’enfance. Vomir est un reliquat de ce temps là où le réel avait la faculté, une fois le silence de la nuit amassé, de se transfigurer. Les monstres ont changé d’apparence, plus abstraits, plus complexes, plus habiles à fuir le faisceau de la lampe, ils poursuivent la sape méticuleuse de notre assise de raison. Mais l’écriture n’est pas si naïve pour prendre leur face hilare de gargouilles pour la réalité. Qu’ils laissent dégorger les eaux croupies des pluies anciennes, elle sait mettre bas les masques et dénoncer les impostures. Vomir est rendre à l’écriture l’illusion du monstre deviné dans l’ombre, afin qu’elle lui restitue sa simple nature de chimère. Penché sur les toilettes, laisser se succéder les spasmes en vagues décroissantes : que quelqu’un rallume la lampe !
Dans la rue, je croise des gens pressés qui ont l’air de penser qu’ils s’affairent pour la société, qu’ils l’aident à bien fonctionner, qu’ils oeuvrent à sa salubrité. Je reste toujours un peu dubitatif quand j’observe leurs remuements qui me paraissent tellement vains. La vraie vie est-elle vraiment là figurée par cet affairement ? Le monde est-il compartimenté de telle sorte que les gesticulations des uns ne sont aux yeux des autres qu’une pantomime dérisoire ? La vérité est elle fonction de qui la considère ? Vendre des vêtements est-il aussi utile que tenter de trouver la cause de l’endettement de la France ? Vouloir accroître le pouvoir d’achat des citoyens prime-il sur la recherche de la réponse européenne appropriée à la riposte de la junte militaire face au soulèvement des moines et du peuple birmans ? L’art est-il incompatible avec l’engagement politique ? La quête du regard de Dieu vaut-elle qu’on lui consacre sa vie ? Apprendre à s’alimenter est-il en soi si important ? Quel orgueil que de me penser d’une certaine façon nécessaire à l’équilibre de la planète ? Comme l’est le plus petit insecte que l’on élimine par mégarde ou le pape pour l’Eglise catholique romaine…Au moins, je sais que vous serez quelques uns à poser sur ma prose un œil bienveillant, intéressé peut-être ? Que tâcher de débrouiller par l’écriture, offerte comme on remercie l’ami du temps qu’il a bien voulu accorder à nos faillites existentielles, l’écheveau de ma propre existence confortera-t-il quelqu’un dans son devoir et son « dur besoin de durer ».
Il est tard. La veille enfonce ses échardes sous mes paupières. Pourtant, j’ai la sensation de n’avoir pas tout dit, faim de phrases avançant bout à bout jusqu’au plus sordide de soi. Faim des deux plaques de chocolat achetées en prévision de mon accès de boulimie en plus des yaourts, des pâtisseries et des biscuits et que je n’ai même pas pu entamer, saturé de sucres et de lipides. Je tiens rigueur à la cortisone de me maintenir les yeux ouverts à cette heure avancée de la nuit alors que le sommeil m’épargnerait cette agacerie au creux de l’estomac qui m’évoque le chocolat au réfrigérateur. Dans le même temps j’éprouve de la reconnaissance pour la dispense qu’elle me permet de souffrir sans comprendre pourquoi et pour la stimulation de toutes les fonctions de mon corps qui m’autorise à veiller si tard et à cheminer si loin, si vite dans l’écriture. Il me reste une semaine environ avant de connaître les résultats des biopsies. Une semaine encore d’accalmie, de force et de mise en mots de ce qui en moi se joue de ma lucidité abusée par les fantômes des ombres de la nuit. Je n’ai toujours pas contacté ni l’acuponcteur ni l’ostéopathe. Demain, promis, je le ferai. Que cet état de grâce persiste, que la douleur reste endormie dans le souvenir des jours de peine même si la faim me tient entre ses deux pattes de hyène. Manger, vomir et s’abstenir de s’alimenter quelque temps, c’est ma croix et c’est de son poids sur mes épaules que monte le chant inarticulé que l’écriture à charge de transcrire. Voici les paroles de ma honte bue bien plus que de raison, ma « complainte du Mal-Aimé », cette mélopée que je souhaiterais tellement plus belle que ma douleur.
Le sang de nouveau ce matin, malgré la cortisone, le sang striant les excréments et colorant de merde rouge le blanc de la vasque des wc. Remettre son sort en question, se repentir d’avoir mangé même si l’on a vomi après, s’appliquer à poursuivre ce texte, à vivre comme si de rien n’était avide d’entrevoir rien qu’une seconde les soleils obliques d’Algérie, ce pays de l’enfance de la mère et des ébats complices des frères. Strates d’un temps où je n’existais pas, que l’écriture ne peut me rendre, que néanmoins j’explore à ma manière pour en goûter les saveurs fortes des épices et humer les parfums capiteux. Je veux tout vivre et avaler d’un coup comme dans la hâte d’une orgie de nourriture on mâche à peine les aliments, appelé par une autre rengaine, déjà celle du vomissement. En dépit du choix que je m’impose d’une alimentation dépourvue du moindre grain de sel, la cortisone en une semaine a commencé son lent travail de sculpteur de corps obèses. Dans tout mon corps je la sens capitonnant de graisse et d’eau l’espace entre l’os et la peau. On parle du syndrome de Cushing - obésité de la face et du tronc - de risques d’oedèmes, d’ostéoporose, de tassement vertébral, de fragilité de la peau couperosée comme chez les alcooliques, d’infections à répétition et même de troubles psychiques à type de psychose ! Sur Internet les informations pullulent concernant les effets secondaires d’un traitement, la gastro-entérologue elle-même n’étant pas avare de précisions inquiétantes quant aux risques possibles encourus par l’usage à long terme des corticoïdes. C’est l’arrêt du fonctionnement des surrénales dû à la prise de cortisone qui la préoccupait quelques jours avant que la coloscopie ne la décide à multiplier par trois les doses quotidiennes de Solupred. Il y a des choix qui n’en sont pas…
Ma sœur a décidé après lecture des deux premiers textes de ce blog qu’elle n’irait pas plus loin dans la découverte de mon âme, dans l’impudeur de sa mise à nu. Sa décision, justifiée par le chagrin suscité par les révélations du texte, par sa peine et son impuissance, sa peur de m’admettre en proie à la pathologie, m’a déçu. J’attendais des êtres chers de ma famille qu’ils accompagnent mon labeur nécessaire d’écriture et de dévoilement. Ma solitude s’en accroît et l’espoir que vous m’êtes fidèles. J’ai besoin pour enfanter ce témoignage de vous savoir un peu présents lors de la recherche du vocable exigé par l’ordonnancement des phrases et par la justesse du propos.
ANNIE ERNAUX affirme clair que l’expérience est la raison qui accrédite toute écriture. J’ai souvent entendu des lecteurs la taxaient d’exhibitionnisme impudique parce qu’elle a foi dans le partage, autrement irréalisable, de l’essence même de nos vies. Je ne brandirai pas HUGO ni BAUDELAIRE pour avaliser cette conception de l’écriture car je suis bien persuadé que lorsque je parle de moi, je parle aussi de vous. C’est ce qui me pousse à dévider le fil qui me relie à moi, cette idée qu’aucune distance ne saurait empêcher la jonction de l’auteur et de son lecteur. Les siècles, les modes, les reniements et les extases n’ont jamais imposé silence à la voix de nos écrivains. Et même si c’est leur génie qui en fait cet écho sonore, la confidence sans complaisance a de fortes chances d’émouvoir les hommes pour l’éternité.
Ca y est : c’est l’automne. Il fait froid et le soleil a disparu. Il nous faut chercher la chaleur à l’intérieur, dans l’embrasement salutaire du cœur. La semaine dernière à l’hôpital juste avant l’anesthésie, je m’efforçais de convoquer, pour oublier le froid du bloc opératoire, des images comme celles hallucinées de La petite  fille aux allumettes transportée par chaque nouvelle bûchette enflammée dans un monde de clarté bienheureuse. Le seul secours que j’obtins vint de ma transformation imaginaire en une sorte d’animal tapi dans la mousse verte d’un sous-bois, furetant parmi les buissons, fouissant la terre de son museau. Je me sentis en harmonie avec cet univers sauvage, bien à l’abri dans les broussailles, au contact d’une réalité immédiate, élémentaire et rassurante. Ersatz de l’espace intra-utérin, autarcique, familier, clos et silencieux ? Et si la mort n’était rien d’autre que cette remontée de la mémoire dans la tiédeur des eaux primaires ? Si mon cœur s’était arrêté, aurais-je poursuivi mon voyage dans un espace atemporel semblable au souvenir mythique de la gestation ? Fantasme de l’unité originelle illusoire mais tellement prégnante : se sentir dans l’infini accordé au rythme du monde comme lorsque du plongeoir j’abandonne mon corps à l’attraction terrestre et que le temps de toucher l’eau j’ai la sensation de voler.     
 
Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 27 septembre 2007 4 27 /09 /2007 12:56
Certains matins le monde est terne, le soleil s’est levé en vain. La douleur a cédé la place à la lassitude, les joies simples de la veille sont comme les fastes du réveillon après la fête. Les pins ont beau remuer leurs branches chargées de pommes, le ciel arborer ce beau gris pastel bleuté, la lumière gagner peu à peu en intensité, rien ne parvient à entamer ce vague de l’âme languissante. Un mal être suranné s’est emparé de soi, un romantisme d’un autre âge qui pourrait interroger la science au lieu de faire appel à Dieu pour expliquer la nostalgie de la séparation primaire, l’attraction irrésistible des atomes ébauchant le tout premier baiser. Fascination pour cet appel de la matière, pour ce gouffre aimanté de néant qui aspire à lui toute existence atomique et microscopique. Depuis l’explosion initiale qui engendra de la béance tout l’univers, poussières d’étoiles, comètes et galaxies, depuis cet orgasme cosmique qui éparpilla la matière dans l’espace effrayant de l’infiniment grand, l’homme est né d’une parole mère ineffable mais intelligible, du verbe sacré imprononçable convertit en une volonté d’être. Spasme violent et fondateur comme la naissance du petit d’homme expulsé des tiédeurs utérines, rendu à sa nuit de lumière, nu dans sa solitude élémentaire. Faut-il vraiment que la morsure du manque mette en branle un combat qui ne finira pas : celui du vide affamé de matière ? L’énergie originaire, omniprésente, initie le mouvement des corps qui s’interpellent. La faim ne connaît nul répit et reproduit à sa manière le ballet des planètes aux premières heures de l’univers. Dans mon corps cet appel, ce vide en mal de plénitude oriente mes pensées. Les gestes anticipés miment l’acte de manger pour combler la béance. Rêves d’orgies sans conséquences, de ripailles moyenâgeuses. Elan de la marche contenu vers les reliefs réfrigérés de l’accès de boulimie d’hier. Ne pas ouvrir le réfrigérateur, ne pas jeter un œil dans les placards où la nourriture attend d’être consommée. Se ruer sur sa bouteille d’eau à laquelle on ajoute un draineur afin de conjurer cette appétence, pour ce qui est sucré, gras ou salé, et que la cortisone m’interdit d’avaler, par le fantasme d’une évanescence. Le parfum de l’eau bue me laisse dans la bouche la nostalgie d’une maxi-pizza royale…Il me faudra me satisfaire d’une assiette d’un riz fade accompagné d’un steak haché.
J’en ai vu des diététiciens, observé des régimes incompatibles, exclusifs, antinomiques. Toujours ils rassurent, prenant en charge la liberté du choix de s’alimenter. Grilles de menus préprogrammés, diètes sévères opérant dans la diversité des aliments des interdictions arbitraires. Ces deux derniers mois, je me suis vu réduit à l’unique consommation des denrées d’un régime pour la colite se résumant à du riz blanc agrémenté d’une cuillère à soupe d’huile de tournesol issue d’une première pression à froid et d’une cuillère à café d’huile de noix obtenue selon les mêmes conditions, le tout, en période de poussée aiguë de ma recto-colite, additionné d’une viande ou d’un poisson à la vapeur un repas sur les deux principaux de la journée, le petit-déjeuner étant uniquement composé d’une compote et d’une galette de riz et le dîner d’une assiette de riz relevé des fameuses huiles. Les jours où la poussée était moins forte, j’étais autorisé à manger aussi des fruits et des légumes cuits et mixés. Il va sans dire que j’ai perdu quelques kilos sans ressentir, bien au contraire, aucune amélioration de mon état de santé malgré les deux-cent cinquante euros destinés à l’achat de compléments alimentaires finalement inefficaces et cela va de soi non remboursés. Ce médecin m’avait été recommandé par l’amie d’un ami qui prétendait avoir été guérie, grâce à ses remèdes et prescriptions, d’une sclérose en plaque. Ses compétences me paraissaient assurées par la publication d’un livre explicitant les principes scientifiques de sa méthode…Lors de ma seconde visite, épuisé par les kilomètres parcourus pour me rendre à son cabinet, je me suis vu renvoyé à la médecine traditionnelle, le docteur constatant l’absence de tout bienfait dû au traitement. Il m’encouragea néanmoins à poursuivre le régime prescrit et m’indiqua de nouveaux compléments alimentaires. Je ne m’attarderai pas davantage sur l’inanité de ces contraintes, de ces dépenses inutiles, ni sur ma déception réelle après avoir investi en lui tellement d’espoir et de confiance. Contacté par courriel après ma dernière coloscopie, il s’est réfugié derrière l’interdiction pour lui de tout conseil thérapeutique par cette voie, mon troisième rendez-vous étant impossible à honorer, du fait de la détérioration de mon état de santé, je n’avais plus guère d’intérêt à ses yeux, pratiquant les honoraires libres, que je ne puisse payer cette consultation médicale impossible le privait d’un subside non négligeable.
Mon généraliste et ma psy m’ont conseillé une alimentation variée sans exclusion d’aucune nourriture. Mon généraliste pense que la prise de poids susceptible d’advenir à cause des boulimies n’est actuellement pas à considérer comme un problème. L’essentiel pour lui résidant dans l’apaisement de l’inflammation, l’excès pondéral éventuel sera à traiter ultérieurement par la reprise non exclue du Prozac. La quiescence est au prix de mes exigences esthétiques, de ma folie d’un corps parfait d’autant plus impérieuse que la maladie m’en indique la perte de contrôle. Quelle débâcle que se sentir défait par l’offensive violente et inattendue du corps qui impose ses règles. La loi du corps régnant. L’absolutisme physiologique qui renverse le règne du mental. Déroute de la pensée qui se pensait omnipotente. Approche précautionneuse du corps dictatorial par la sagesse ancestrale du yoga. Mais tout demeure inchangé, l’intellect poursuit sa quête de vérité loin des borborygmes viscéraux. Ne pas céder, ne pas manger, prendre un verre de boisson drainante, un autre encore tant que la faim persiste à réclamer son dû, cet endettement du fond des âges lorsque l’enfant pleurait sa déchirure et que l’adolescent fragile recevait un soufflet moral inoubliable et délétère. Faim de tendresse et d’affection, de douceur et d’acceptation. Faim d’un amour sans conditions.
Le soleil entre par la fenêtre. Le ciel est d’un bleu soutenu. Les aiguilles des pins sur leurs branches dansent au gré du vent. Dans une heure je serai étendu sur un fauteuil capitonné, les pieds sur un tabouret posés, un casque sur les oreilles distillant une musique à fins thérapeutiques. Autre manière d’aimer son corps que de laisser les résonances vibrer dans son opacité. Laisser la mélodie aux accords travaillés, aux sons recomposés traverser la matière et ses nœuds de misère. Que circule l’énergie qui est conscience et vie pour que le corps apaise la furie de son cri.
Il y a plusieurs années déjà que ma tante a failli succomber à une embolie cérébrale. Il lui en est resté une hémiplégie, la dépendance pour le reste de sa vie - elle qui a quatre-vingt dix ans était fière de fêter ses anniversaires, dynamique et autoritaire, toujours prête à se divertir, observant même un régime pour ne pas grossir - et des lésions du cerveau telles qu’elle ignore toujours où elle se trouve, se croyant chez l’un ou l’autre de ses enfants quand ce sont eux qui se relaient pour l’assister à domicile dans son séjour médicalisé. Ces derniers temps, elle ne cesse de pleurer convaincue qu’on l’a abandonnée dans une maison de retraités ! Il en avait été question dans l’hypothèse où ses enfants âgés eux aussi n’auraient plus été capables de se partager sa garde. Ma mère me rapporte chaque matin après être allée la visiter, ses propos, ses états d’âme, comment elle a passé la nuit perturbant le sommeil de ses enfants par des réveils intempestifs, des plaintes et des envies cocasses en d’autres circonstances, pathétiques en l’occurrence, de sortir de son lit et marcher alors que son poids et l’inertie de sa jambe gauche nécessitent des manipulations complexes pour lui permettre de se mouvoir, avec de moins en moins d’aisance, à l’aide d’un déambulateur. Ma mère me confie scrupuleusement les informations du jour la concernant et je sais quelle angoisse elle ressent au spectacle de sa sœur aînée ainsi perdue et diminuée. Sans doute ne peut-elle s’empêcher de se représenter comme le fil d’une hérédité une fin de vie identique à la sienne, à celle plus foudroyante de sa mère emportée par une congestion cérébrale. Mais la mort de ma grand-mère remonte aux années soixante-dix. La médecine a depuis grandement progressé ce qui explique le manque de places dans les hospices et le prix exorbitant de la prise en charge complète dans les nouveaux établissements privés qui accueillent les personnes âgées. Avec l’accroissement de l’espérance de vie, la vieillesse est devenue un fléau social à gérer en urgence. Les usages d’antan sont obsolètes : la grand-mère n’est plus intégrée au foyer pour transmettre aux petits enfants une expérience dont elle est le dépositaire exclusif.
Ma mère est belle et forte. Sa force réside dans sa propension à se répandre en des plaintes quasi-permanentes. Elle sort rassérénée de s’être délivrée de ses angoisses et moi accablé de mille inquiétudes silencieuses. Parfois j’aimerais souffrir pour elle, afin qu’elle n’ait plus de motifs pour nourrir ses lamentations. J’ai peur qu’elle ne meurt avant moi alors c’est presque rassurant de penser qu’elle puisse me survivre. L’idéal serait de m’éteindre dans ses bras comme quand elle me berçait enfant le soir pour m’endormir et qu’elle disparaissait du champ de ma conscience en même temps que tout l’univers. Quelques comprimés sous la langue pour s’assurer de la sérénité d’un départ aux allures d’osmose. La main tranquille du sommeil posée sur les paupières baissées et sa chaleur envahissant le flux de mes pensées, engourdissant mes membres, ralentissant le rythme calme du sang pulsé dans mes artères. Un genre d’ « Invitation au voyage », douce, suave et apaisée. La nuit sans doute m’inspire-t-elle une si triste rêverie. L’appartement est silencieux, le monde alentour n’est plus qu’un clapotis de vague effleurant la fenêtre. Je suis en vie. Le jour demain se lèvera sur une nouvelle couvée d’aurore. Les heures s’égrènent et ce soir je n’ai pas dîné. Je me souviens adolescent d’avoir causé souvent les nuits d’été avec ma mère sur la terrasse, tous deux surpris à peine de se rencontrer à la faveur d’une insomnie. Nous bavardions quelques instants dans la fraîcheur de la nuit estivale en trempant des biscuits dans du lait chaud sucré. Le sommeil alors semblait se rappeler les noires soirées d’hiver de l’enfance lointaine tous autour de la table, dans le vaste séjour, au centre de laquelle la ronde boîte métallique gratifiait nos papilles de la saveur des biscuits variés qu’elle contenait. Mais ce soir, je n’ai pas mangé. Pour tenter de tromper la faim qui agace mon estomac, j’avale de grands verres de boisson drainante et édulcorée. J’aimerais pouvoir m’abandonner à la joie de la faim qu’on va rompre mais la connaissance que j’aie de la cohorte des remords, de la honte et de l’abjection qui ne manquera pas de défiler dans ma tête après la capitulation réfrène mon envie. Je préfère prendre un somnifère et vite rejoindre mon lit même si je fus affecté ce midi par la maigreur morbide de cette jeune femme de vingt-cinq ans anorexique depuis douze ans venue sur le plateau du journal télévisé pour expliquer pourquoi elle avait exposé l’extrême maigreur de son corps nu sous-alimenté sur des affiches pour lutter contre l’anorexie des mannequins et des jeunes filles pubères fascinées par leurs grâces de sylphides.
J’avais vingt-neuf ans lorsque mon père est décédé. Une mort brutale, rapide, non programmée. Un cancer généralisé qui ne lui laissa qu’une semaine d’hôpital pour nous dire adieu dans l’ignorance décidée par le corps médical de l’imminence de sa fin. Les dernières images de mon père foisonnent dans ma mémoire. Sa chambre aseptisée, l’odeur que je croyais redouter, depuis la mort de ma grand-mère, de désinfectants, de cuisine et d’excrétions intimes, balayée par la terreur innommable du néant qui allait le happer. Ses gémissements retenus, ses soupirs, son désintérêt croissant pour la vie immédiate, focalisé par un inconfort physique dont aucune tentative pour y remédier – abaissement ou redressement de la partie supérieure du lit, ajout ou suppression d’oreillers – ne venait à bout. Ses paroles maladroites, marmonnées, approximatives ou bien cruelles involontairement comme le « tu ne comprends pas » avec lequel il gifla mon désir humble et fou de lui être au moins un peu utile par mes conseils de patience et d’acceptation. Les modifications rapides des traits de son visage absorbé par je ne sais quel processus d’abstraction du monde. La mort ne nous est rien. Elle ne se montre pas. Elle exhibe ses victoires sur la vie, défiant scandaleusement nos espérances, tapie, sournoise, méthodique. Elle nous hante, nous accompagne la vie durant, plus ou moins proche selon le rythme du rapt des êtres chers qu’elle nous impose. Mais bien présente comme une tapisserie permanente qu’on finit par ne plus voir tant elle se fond dans le décor du quotidien. Signes de mort : douleur, chagrin, larmes discrètes ou hurlements, la religion fait de l’absurdité de vivre un cheminement de délivrance. Elle revêt de fastes la mort, lui inventant des chants, des mots, un cérémonial respectueux et cathartique. La mort retrouve chair humaine et la poussière recouvre le cadavre. Quoiqu’il en soit, sous ses oripeaux de lumière, elle conserve son arme de faucheuse et son injustice comptable. Laide indéfiniment, monstrueusement présente bien qu’invisible, invincible, souveraine, elle tient nos vies dans un battement de paupières qui se closent. C’est pourquoi nous oeuvrons sans trêve, croyant lui arracher les rênes de notre destinée, oublieux des leçons du philosophe qui nous déconseillait le divertissement comme une impossible fuite, lui préférant la sagesse résignée du poète, la défaite de son âme calcinée par le plus aigu désespoir, l’ivresse perpétuelle et salutaire « de vin, de poésie ou de vertu ».
J’ai un peu mal au ventre aujourd’hui, pourtant je n’ai plus fait d’excès depuis avant-hier, nulle concession à la boulimie. Je me demande si ce ne serait pas les boissons drainantes et les divers comprimés « brûleurs, minceur », « anti-stockage des graisses abdominales » et autres qui me provoqueraient ces spasmes. Néanmoins, je ne parviens pas à les supprimer, faussement persuadé que le seul vrai repas de la journée que je m’octroie, celui du déjeuner, est susceptible bien que frugal au demeurant de me faire grossir si je m’abstenais de prendre ces comprimés aux vertus prétendument testées scientifiquement. Alors je persévère mais j’ai mauvaise conscience, je me culpabilise. Peut-être que je m’invente un improbable contrôle sur ma maladie ? Je continue de consommer plus de quatre litres de boisson drainante et de thé vert associé au maté, au guarana et au café vert, par jour, infusion décrite comme particulièrement active dans la recherche de la minceur, satisfaisant ainsi des pulsions orales omniprésentes. Ce que je ne peux manger, je le remplace par des comprimés et des boissons destinés à la fois à créer l’illusion de la satiété mais aussi choisis pour leurs propriétés purificatrices du corps ou de l’esprit, je ne distingue plus la différence. Cette volonté d’épurer le corps ou l’âme, l’âme par le corps, rejoint le rôle que j’accorde à la pratique quotidienne du yoga : maintenir la pureté sacré du temple, expier la souillure de la faute, mais laquelle ? J’agis comme si il me fallait purger mon sang d’une substance nocive capable d’altérer cette pureté du temple à laquelle j’aspire. Tout se mélange, tout est confus en moi : la douleur et le sang, la matière fécale et la jouissance sexuelle…Bannissement du corps de gloire chaste et inféodé aux préceptes d’une morale apprise et imposée. Le sang doit couler pour expier le péché du corps souillé par l’écriture qui s’insurge, révoltée par cet assujettissement archaïque. La douleur est la confirmation par le corps de la soumission de l’âme et de son expiation. L’excrément est le don consenti à l’adulte en signe d’obéissance. Faire ou ne pas faire est un gage de sujétion aux désirs de la mère. Le sexe est renié, le plaisir est frappé d’interdit tant qu’il n’est pas conditionné aux règles étrangères. Mais l’écriture chemine dans le tréfonds de l’être, elle dessine un jardin secret, raconte une aventure. Consciente de son pouvoir de subversion, elle se montre innocente de toute forme de rébellion. Elle attend l’âge de sa majorité légale. Elle attend le lycée et l’université, la liberté rêvée d’affirmer la victoire du corps autrefois asservi. C’est l’apogée de sa puissance, le corps enfin autorisé à dire le rêve infiniment d’un amour immense d’enfant mort qui défie l’ordre et la morale. Car l’écriture a conservé le palimpseste du désir d émancipation de l’enfant. L’émoi du corps pour l’autre même est le texte premier indélébile.
Par ANTONIO MANUEL
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Mardi 25 septembre 2007 2 25 /09 /2007 21:55
Autrefois je pensais que la maladie avait un sens, qu’elle signifiait sans l’aide des mots, que le corps soliloquait une défaillance qui gîtait dans les profondeurs de la conscience. Etre malade pour moi c’était une manière de déjouer la censure qui interdit aux mots les lèvres en leur substituant la maladie, le corps souffrant ce qui ne peut se dire. Pour être satisfaisante sur un plan rationnel et affectif, cette approche psychosomatique de la maladie n’en a pas moins été frustrante voire même culpabilisante : j’étais responsable de mes maux, j’en étais le siège et l’origine, il m’appartenait d’élucider le lien secret qui chevillait mon cœur au corps. Hélas ni le yoga pratiqué avec application et assiduité ni la psychanalyse ne furent en mesure de remplacer par le langage aucun symptôme. Je croulais sous les interprétations, des réseaux sémantiques tissant autour de moi une vaste trame où s’entrecroisaient les origines possibles des divers maux qui m’affligeaient. Pour autant je n’en allais pas mieux : comme dirait FREUD la guérison vient en plus et n’est en rien le corollaire d’un symptôme bien élucidé. De cette affirmation, j’ai vérifié l’exactitude car quinze ans de thérapie ne m’ont délivré d’aucun mal. Il en va de même pour le yoga : mon corps s’est assoupli considérablement, affermi, affiné, la conscience que j’en ai s’est développée, j’ai pris la mesure de ma respiration, du bonheur simple d’inspirer et d’expirer en percevant les variations de chaleur et d’intensité de l’air effleurant les narines, présent. Dans les postures auxquelles j’achoppais il y a dix ans, mon corps se glisse avec une fluidité qui me ravit. Pourtant l’énergie reste là, bloquée dans la région de l’abdomen, scellant le bassin, privée de cette force de circulation qui fait affluer la vie des pieds à l’âme. Je pense que je vais prendre rendez-vous chez un acuponcteur et consulter un ostéopathe également. La dizaine de jours à patienter pour obtenir le verdict de la biopsie sera ainsi pleine comme un œuf de cajoleries et de douceur. Après tout, son corps on ne l’a pas choisi : il nous échoit en héritage. Bien sûr on est libre d’en prendre soin, de le parfaire comme un chef-d’œuvre ou de mépriser les conditions nécessaires à sa bonne santé. Mais quand il vous semble lui avoir accordé tous les honneurs, l’avoir choyé, aimé, comblé et qu’il persiste à dysfonctionner vous laissant perplexe indéfiniment, le désenchantement vous vient et l’amertume de l’injustice. Je reste malgré tout confiant dans son pouvoir de guérison, en dépit des augures de la science impuissante et désabusée. Je ne puis accepter la faillite du corps abandonnée par l’âme, un matérialisme aride, une pierre aux angles affutés, le renoncement de mon enfance en la foi du vocable sacré. Triomphe de la magie du verbe sur le rationalisme inefficace qui brandit sa vanité comme un dogme incontestable. Le merveilleux survit en moi pour fleurir la rocaille du chemin insinuant entre les rocs une fertile végétation. Elle a beau me fixer du regard, énoncer distinctement sa vérité, ses mots n’ont pas la force d’évaporer le mystère de la vie qui m’habite. Ses mots ne sont pas ceux que j’ai choisis pour affronter les nuits, les jours de disgrâce et de grande abondance. Alors technicienne chevronnée, experte du tube digestif, elle ne peut lutter sans échouer contre un monde où les mots qu’elle emploie perdent sens dès qu’ils franchissent mon intériorité hérissée des syntagmes dérobés aux fables de mon enfance. Il y a les mots de ma grand-mère, diaprés, chatoyants, fécondants, un univers entier d’une fantaisie d’amour et de poésie. Ma grand-mère aux longues mèches blanches, aux mains veinées de fleuves bleus, la peau douce et parcheminée, fine et constellée de taches brunes, majestueuse et rassurante, marraine ou fée de mon enfance. Ma grand-mère aux vocables étranges de cette langue venue d’ailleurs qui transportait des univers et défiait tous les dictionnaires. Magie de ma grammaire d’enfance, du tissage savant de deux langues à l’une à l’autre étrangère, fertile en charmes tout puissants. Comment pourrait-elle triompher, elle qui ne sait pas chanter l’amour des mots qui font rêver ? Elle qui annone résignée les lois d’un savoir exclusif, pontifiant et délétère ? Elle est debout contre la vitre, elle récite et croit qu’elle détient les clés des geôles de la misère et de la mort. Elle pose satisfaite un diagnostic, ignorant que « la mer a le charme de ces choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète la promesse que tout ne va pas s’anéantir comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille ». Ignorant qu’elle me blesse, que j’ai froid, qu’elle m’emporte en un maelström de dégoût, d’immondices et de solitude. Me laissant là sur le bord du lit, empoisonné et déconfit, la tête pleine de narcotique, tellement loin des mots de ma grand-mère qu’il me faut plusieurs jours avant qu’ils n’émerveillent de nouveau ma mémoire.
« Tu ne peux pas mourir parce que je t’aime !
-Mais si je vais mourir, je suis vieille, tout le monde meurt un jour…
-Oui mais toi non, je ne veux pas ! »
Mes bras d’enfant étreignent son grand corps, elle me berce doucement. C’est une conversation fréquente, sa sagesse et ma crainte, la tiédeur de son corps contre ma joue, le savoir pragmatique de sa mort et l’incrédulité de mon amoureuse indignation. « Jamais une erreur, les mots ne mentent pas », quelle est donc cette véracité poétique qui accorde au langage les pleins pouvoirs ? Est-elle issue du caprice de notre enfance cette correction du monde par une intelligence toute affective : cerveau gauche contre cerveau droit ? J’ai l’impression que le sol monte et descend, elle me chavire entre ses bras, les yeux clos j’invente un univers d’où la mort est absente niée par le roulis, la chaleur, son parfum de Cologne, par sa joie immédiate et mon ivresse volontaire. J’imagine que l’on rit d’avoir eu des pensées austères, que tout s’oublie dans le regard de nos yeux qui pétillent encore, qu’elle me prend la main et m’emmène découvrir les arcanes du mythe de mon enfance. Des jours, des heures insouciants de bonheur, les six premières années de ma vie accolées au battement de son cœur, sa voix, nos discussions sérieuses, les câlins et les pleurs et puis son grand corps lourd déposé dans la chambre du rez-de-chaussée, masque rigide, buste de cire, le silence insolent de la mort narquoise : « Jamais une erreur, les mots ne mentent pas. La mer est froide sans amour. » Violence extrême de la foudre tombée, se sentir terrassé devant un vieil arbre déraciné qui dessinait le paysage de notre enfance. Son tronc de chêne et le bruissement de sa ramure, la rumeur quotidienne du vent, du chant des oiseaux dans le balancement de ses branchages, l’espace endeuillé de son absence et ce vide du regard qui se perd derrière l’horizon. On reste coi, comme le vieil arbre, abattu, privé définitivement de son ombre et de sa beauté, de son murmure apaisant, floué par les mots qui garantissaient sa présence pour l’éternité. Mais après coup, bien loin sur la ligne du temps, l’arbre est là toujours dans ma mémoire et les mots qui l’érigent dansant contre le ciel énoncent une vérité irréfutable : « tu ne peux pas mourir car je t’aime. Tout le monde doit mourir un jour mais toi non, je ne veux pas ».
Je me souviens d’avoir toujours eu faim. Il me faut remonter à mes premiers mois quand croyant continuer de m’allaiter ma mère me donnait à téter un sein vidé de sa substance et que je hurlais de faim et de désespérance. Heureusement au bout de quelques jours de cette diète contrainte, le médecin diagnostiqua l’aridité du sein et le biberon prit le relai à temps. Je ne peux m’empêcher d’associer à cette privation alimentaire ma faim comme un cri primal. Hurlement forcené du nouveau-né confronté au vide de son corps non alimenté. Images des enfants hâves de l’Afrique, de leur ossature saillante et de leurs ventres dilatés. Peu importe mon poids, c’est ainsi que je perçois mon abdomen gonflé de n’avoir pas mangé. Je suis chaque fois surpris en le constatant si plat dans l’image reflétée du miroir. Dans ma tête, il demeure enflé, plein de je ne sais quel poison introjecté. Le manque d’amour fusionné dans le cerveau immature du nourrisson avec le manque de lait ? Peut-être et sans doute rempli de haine aussi, de ce fiel des propos de mon père contre l’homosexualité : « Les pédés, il faudrait tous les tuer ! » Bien sûr il n’était pas censé savoir que son petit dernier faisait parti du lot. Lui non, peut-être pas, peut-être qu’il l’ignorait mais pas moi. Alors la faim permanente et la déception intense, le dégoût systématique de sa satisfaction outrée, il serait loin d’être aberrant de les relier au sein stérile de ma mère et aux paroles du père, mortifères. Nulle nourriture ne saurait-être à même d’aimer le nourrisson hurlant ou de poser sur l’adolescent le regard gratifiant du père. Comprendre cela c’est comprendre que les aliments m’indiffèrent, qu’ils me leurrent et me font croire qu’un instant je vais être aimé. L’amour que l’on n’a pas reçu est une carence définitive. Et les psychologues ont beau jeu de nous offrir la résilience comme nouvelle alliance avec soi. Manger n’est pas boire ou fumer : demain je ne peux décider d’arrêter. Baisser les bras et succomber à une faim d’un autre temps, cela oui je puis m’y résigner. Tout en sachant que je malmène mon corps, que mon colon en pâtira et que la sanction conséquente sera un jour de diète ou le basculement dans l’anorexie. Fierté du mépris de la nourriture, sveltesse et légèreté, souplesse accrue, marcher comme un vrai funambule là-haut perdu dans son mirage de pouvoir déroger aux limites de l’humanité. Une fleur sans racines et sans terre, nourrie de pluie et d’air. Moi, trois semaines durant à quinze ans, obéissant scrupuleusement aux prescriptions alimentaires, restrictives et impératives, d’un généraliste consulté pour des spasmes qu’on aurait pu croire annonciateurs d’une appendicite. Si le régime à base de légumes bouillis et de grillades est sans effet alors on pourra penser que l’appendice est enflammé, avait-il déclaré. J’avais suivi ses consignes à la lettre et m’était allégé de quatre ou cinq kilos. De la minceur, j’imagine être passé à la maigreur. Du moins c’est ce que les réflexions inquiètes de quelques camarades de classe me donnèrent à penser, et je repris une alimentation diversifiée, mon poids habituel, débarrassé provisoirement de mes spasmes coliques. La sensation de délivrance des pesanteurs affectives et psychologiques alliée à l’impression physique de flotter au ras du sol me sont restées gravées. Une démarche aérienne, des gestes fluides, un corps délivré de ses entraves, une sorte d’art d’être en vie, je me souviens de cette expérience fondatrice, je le retrouve cet état d’être chaque fois que je ne mange que pour ne pas mourir.
Il faut s’être vautré dans l’abjection des doigts enfoncés jusque dans la gorge, dans la souillure de la nausée perçue comme une réparation, dans la reconnaissance du vomissement prolongé jusqu’au dernier spasme, les mains salies, le corps exténué, pour approcher un peu la tyrannie qu’imposent l’anorexie ou bien la boulimie. Après avoir ingurgité au-delà de la satiété les aliments sélectionnés trop nombreux et tous bannis du quotidien comme les pâtisseries orientales à l’occasion du ramadan ou bien pour six personnes tout un fondant au chocolat, écoeuré, animé envers soi d’un mépris abyssale, d’un dégoût sans commune mesure, la faculté d’évacuer la faute symbolisée par la nourriture, d’effacer l’écart extrême de son comportement alimentaire par un simple vomissement, même douloureux, même dangereux pour l’organisme, est vécue dans une jubilation triomphante. Le corps abject a cédé place au temple purifié. Un long moment de paix vous gagne, mêlé à l’épuisement de la régurgitation qui peut concerner également le déjeuner ou le dîner avalés, eux, pour se sustenter. Puis une lassitude après quelques heures parce que la faim revient et qu’il est hors de question d’y céder. Le Prozac avait mis un terme à cette alternance d’hyperphagie et d’anorexie compensatoire, expiatoire serait plus juste pour qualifier cette souffrance imposée pour laver le corps avili et repentant. Mais ses effets indésirables, en particulier la possible provocation d’une hémorragie gastro-intestinale m’en ont imposé l’arrêt, d’où au bout de quelques jours la survenue des crises favorisées par la cortisone à forte dose et le stress inhérent à toute maladie. Les troubles semblent s’accumuler. Mon généraliste allopathe m’a conseillé l’homéopathie en sus du traitement ordinaire : ça fait plus de dix ans que j’y ai régulièrement recours en vain ! Demain j’appellerai l’acuponcteur dans l’espoir qu’il sache apaiser ses pulsions orales incontrôlables…J’ai besoin de me sentir serein mais la cortisone me rend agressif, irascible, surexcité. Les séances de yoga m’aident un peu à relâcher certaines tensions, néanmoins les molécules chimiques ont une puissance extrême.
Il fait nuit. L’heure désormais m’importe peu puisque je n’ai plus du fait de mon arrêt-maladie à me lever à l’aube pour me rendre au travail. D’ailleurs je ne sais pas comment je pourrais aller travailler en n’étant parvenu à trouver le sommeil grâce aux anxyolitiques et somnifères de surcroît que bien après minuit ! Juste le devoir d’écrire, de rendre compte et me réjouir du cadeau de ce temps imparti, libre de tout emploi du temps. Je sais que c’est une parenthèse, une pause, un répit, l’occasion d’accorder ma note personnelle à l’harmonie universelle. Je m’y emploie par l’écriture. Je tente d’être au plus vrai de moi, de transcrire l’expérience qu’il m’est donné de vivre même si je ne suis pas dupe des fards du texte écrit, de la distance inévitable, de la sélection nécessaire, de la beauté aux yeux de glace qui me fixe impavide et hautaine. Amant parmi tant d’autres, je tâche d’en approcher les rivages sensibles. Capter l’incandescence de « ses yeux, ses larges yeux aux clartés éternelles ». Ecrire est une nécessité qui me ramène à moi et par la consanguinité de notre race humaine me conduit jusqu’à vous. Nous apprenons ensemble nos failles, nos limites. Nous savourons ensemble l’immensité de vivre cet espace de candeur où rien encore n’est dit. Conscience du privilège révélé par le verbe à la naissance de toute scission et seul biais pour y remédier. La parole cicatrise les liens interrompus. Elle ravaude les accrocs dont nos vies sont légion, reprise les mailles filées de nos romans existentiels. Elle m’accorde la grâce de me croire immortel tant que je pianoterai sur le clavier de mon portable.
Depuis mon vomissement cet après-midi je n’ai plus rien mangé. Malgré le retour des addictions alimentaires, la cortisone me fait le don de jours passés sans la douleur. Je veille. Il est tard. Le sommeil rode mais il est tenu à distance.
Ce soir certaines scènes d’étreintes passionnées dans un film télévisé m’ont de nouveau interrogé sur ma propre sexualité : est-ce la maladie, la kyrielle de médicaments qu’elle justifie, l’âge, tous ces facteurs se potentialisant qui me détournent un peu d’Eros en quête d’une autre euphorie ? Le yoga, la méditation participent-ils de cette baisse d’intérêt pour ce qui, il n’y a guère, accaparait ma liberté ? Ce n’est pas une inquiétude, juste la volonté d’éclairer un peu le fonctionnement de ma libido. Il est certain que la souffrance éloigne tout désir, que l’hyperphagie entraîne pour la digestion toute l’énergie dans l’être disponible instaurant une langueur proche de la béatitude du petit d’homme somnolent car rassasié, repu. L’insuffisance nutritionnelle quant à elle sape la vitalité et opère une castration psychologique. Reste les fantasmes vivaces qui nourrissent les relations sexuelles parce qu’ils partagent avec le désir la renaissance perpétuelle du Phénix. Le feu rend les pulsions incandescentes mais la cendre ne les éteint pas. Un souffle précis embrase les escarbilles et les flammèches raniment le feu couvant dessous la cendre. Le fantasme a pour lui son caractère imaginaire et ce n’est pas injustement que le philosophe ALAIN nommait cette féconde pourvoyeuse d’images qu’est l’imagination « la folle du logis » ! Toujours recommencé, le fantasme met en scène nos scénarios les plus émouvants, ceux qui nous renvoient à notre incomplétude originaire. Là le mystère brûle incessamment de son flambeau fuligineux. La lumière est muette car tout se répète avant l’apparition du premier substitut du manque. Encore ce trou de signifiance, le cadavre du chien sur la plage, au squelette blanchissant sous le soleil dans Le Ravissement de Lol V.Stein de DURAS. Ou alors la « Charogne » exhibée par BAUDELAIRE dans le poème du même nom, tant l’amour et la mort s’entrelacent en un enchevêtrement indicible. Grouillement des vers sur le cadavre, cuisses de l’animal écartelées en une obscène analogie avec le désir pour l’amante conviée au spectacle putride, bourdonnement des mouches, chairs offertes et pourrissantes, partout des correspondances entre le désir et la mort, entre le silence inquiétant du ciel et la fatale attraction terrestre.

 

Par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 23 septembre 2007 7 23 /09 /2007 09:48

En fait, ce n'est pas tant le silence qui nous effraie que les paroles qui nous font signe vers le néant.
Elle a pénétré dans la chambre de l'hôpital hier, quelques heures après la coloscopie. Elle a marché jusqu'à mon lit et s'est adossée au
mur côté fenêtre. Dans son discours, le néant a pris face inhumaine. Remaniement, IMMUREL, REMICADE, opération, des mots qu'elle a lâchés dans la débâcle de mon cerveau encore engourdi par l'anesthésie. Elle est jeune, plus jeune que moi, je ne sais pas pourquoi ce matin elle porte un grand pansement sur son cou. Juste avant que l'on m'endorme, au bloc opératoire, je l'ai regardée marcher de long en large l'air renfrognée, soucieuse, triste...tandis que l'anesthésiste s'y reprenait à deux fois pour m'enfoncer le cathéter dans la veine. Puis le vide, l'absence de toute mémoire, une sorte de mort j'imagine. Et la voilà sur ma gauche confuse et compassée, alarmiste, précise dans son évocation du pire, en retrait soudain rassurante. Si bien que j'aurais un mal fou à saisir le degré de gravité de mon état, tout ce que je retiens c'est l'attente affolante des résultats de la biopsie. Qu'elle se félicite de sa décision de cette nouvelle coloscopie, grand bien lui fasse. Si ce n'est l'affirmation d'une muqueuse très enflammée, de son discours ne surnagent que ces quatre mots qui évoquent la nécessité d'un traitement autre, plus puissant, aux effets secondaires bien plus dangereux ou l'ultime recours de l'ablation du colon : remaniement pour désigner le processus possible de mutation des cellules en cancer, IMMUREL et REMICADE les médicaments anti-rejet employés lors de greffes d'organes du fait de leur pouvoir immuno-suppresseur intéressant dans le traitement de cette pathologie auto-immune, c'est à dire où la folie du corps consiste à se détruire consciencieusement comme s'il se défendait de la présence d'un corps étranger, le corps se devenant à lui même étranger, l'aliénation du corps obéissant à je ne sais quel message par lui seul audible, et l'excision de l'intestin avec tout ce que ce mot renferme de douleur et de désarroi, brutalement entendre l'énoncé de son futur d'handicapé, pourvu par défaut d'une prothèse pour recueillir les excréments…
Quant à la psy dont la consultation me fut recommandée, par le gastro qui diagnostiqua ma pathologie quinze ans auparavant, du fait de sa chronicité, autrement dit de sa permanence dans ma vie, elle ne me fut pas d’une grande aide en l’occurrence, suggérant que j’avais amplifié les propos de la spécialiste, que je ne considérais que le négatif. Elle me laissa sevré de tendresse et d’amour, en manque de cette chaleur que l’on dit humaine, d’espoir, d’envie de vivre ; me renvoyant après lecture de ce blog dont je lui avais communiqué l’adresse au livre de ROGER-PAUL DROIT, Le culte du néant. Il est vrai qu’elle m’avait déjà explicité l’attitude, pour moi difficile à concevoir, de CHRISTIANE SINGER, m’invitant à imaginer l’éternité où selon elle l’écrivaine évoluait comme un espace supérieur infini. Du moins c’est ce que je compris, sans que cet espace d’une jouissance spirituelle illimitée me devînt pour le moins accessible. Je me sentis solitaire, prisonnier d’un destin que je n’avais pas choisi, confronté à cette incapacité à communiquer sa propre perception du réel que j’avais pu théoriser lors de mon approche du théâtre de l’absurde grâce à BECKETT et à IONESCO. Un peu comme un personnage de tragédie en proie à un destin inéluctable sauf que là j’étais dans la vraie vie, pas le héros d’une œuvre de RACINE. Et que la catharsis ne risquait pas d’exercer sur moi son pouvoir d’exorcisme vu que je ne pouvais m’inspirer à la fois terreur et pitié et m’en sentir délivré du même coup ! L’hôpital était un lieu sordide, de solitude et de misère. Les gestes et la compassion des soignants des automatismes. Le froid partout dans le corps nu sous le drap et dans l’âme désertée. Et ce n’est pas la journée consacrée à l’information sur les causes, les traitements et les prises en charge de la maladie d’Alzheimer qui allait me redonner du baume au cœur ! Hier ma joie était en berne, mon enfance dans les limbes, mes espérances dévastées par le Spleen. Jusqu’à mon généraliste connu depuis mes quinze ans qui ne pouvait me recevoir, débordé, indisponible. J’étais seul, avec ma mère dans les yeux gris-vert de qui je lisais la détresse, une désolation accrue parce que pour moi elle restait la détentrice de la consolation sans condition, la dispensatrice du pardon, de la grâce d’être au monde par ses soins, la souveraine, la toute puissante et que je l’appréhendais dans sa fragilité, dans sa bouleversante inaptitude à me porter secours ; avec les autres aimés plus ou moins forts mais avec qui les mots sonnaient comme un chagrin impossible à partager. Leur dire ma peur, mes émotions c’était me plaindre et me heurter aux limites de leur condition d’hommes comme moi mortels et vulnérables. C’était éprouver plus durement la faiblesse de la créature à qui ne parviennent pas les mots d’Amour du Père. On en revient toujours à Dieu qui inventa la cortisone dont les soixante milligrammes prescrits me sont une bénédiction même si je sais qu’elle ne peut être que provisoire puisqu’il s’agit d’un remède efficace mais de courte durée si l’on ne veut pas pâtir de ses effets indésirables.
La nuit s’est avancée discrète : je vous écris du sentiment étrange qu’elle procure de grandeur et de finitude. Dans son orbe de silence et dans la sensation que la solitude parce qu’elle est recherchée, parce que tant d’autres dorment déjà, est une suprématie. Mais sans doute est-ce parce que je vous présuppose, lecteur idéal, « mon semblable, mon frère ». En vérité, je veille encore pour vous, pour le subtil plaisir de vous imaginer creusant dans mon sillon mon chemin de hasard. J’attends que les mots tracent sur une porte étroite le hiéroglyphe sacré qui dévoile tous les sens de tous les textes écrits. Au fond de moi j’espère qu’ils rendront signifiants ma rancœur et ma peine. Je leur suis redevable déjà de m’aider à faire naître le souvenir de PROUST, ne s’alimentant plus que de bières blondes et fraîches persuadé que cette diète imposée autrefois par sa mère qui alors le guérit allait venir à bout de cette pneumonie qui l’emporta, dictant à sa plume frénétique sur des bandelettes de papier collées, afin d’épuiser la clarté aveuglante du réel, la vie vraie qu’est la littérature. Redevables de restituer vif le fabuleux appel de Bianchon, le médecin récurrent de La Comédie humaine, par son créateur BALZAC, divinement convaincu par l’agonie qu’il viendrait bien réel lui prodiguer sa science. Redevable enfin de l’espoir qu’ils nourrissent en moi de comprendre ma faim parfois inextinguible et mon anorexie toute aussi impérieuse, cette perfection de ma forme tangible à laquelle par le yoga j’aspire…tout cela qui n’est rien d’autre sans doute que la volonté de ne pas mourir ou bien la peur de vivre et de vieillir…

 

Par ANTONIO MANUEL
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Jeudi 13 septembre 2007 4 13 /09 /2007 17:30
On se demande toujours ce qu’il y a derrière la vitre du silence. L’enfance, les souvenirs, la joie et la douleur de ceux qui restent et de ceux qui meurent. Comment imaginer le néant, la vacuité de tout ? Du monde, de l univers encore, cela reste concevable, mais de soi ? A quoi se rattacher ? Comment s’enraciner ? Se sentir stable sur son socle de mémoire et de temps ? C’est pourquoi je vous tends la main, de vous à moi je me dis qu’il y a un espoir peut-être, un compromis pour parvenir à accepter de ne plus être…Le jour est là, l’automne approche et son lot de corps gisants en fin d’ivresse. Ivresse aussi de vous écrire et de penser que l’on est là assis ensemble à se confier et à s’entendre…L’hiver pourrait bien en être moins rude. Je ne me soucie que peu de moi. J’attends juste le regard souverain qui basculera ma solitude et ma torpeur dans un sourire d’éternité. Bien sûr, je sais bien qu’il y a Dieu. Mais je le sens si loin, tellement absent de moi que le marbre de la tombe m’est encore plus glacial. Faut-il s’embraser en une étincelle ou longuement redevenir poussière ? Est-il louable de désirer rester encore un peu dans la pensée des hommes par l’art ou l’action dans l’histoire ou juste dérisoire ? Ca y est le soleil brille : quelle fête que cette moisson d’été ! Quel parfum plus enivrant pour justifier l’idée qu’il faut encore durer ? De ma fenêtre sur le monde, je vous envoie cette douceur, ce sourire du ciel qui s’approche et nous caresse infiniment. Je me souviens de mes quinze ans, du rai de lumière soudain traversant la pièce, de la poussière alors visible en suspension dans l’air surprise et de ma joie indéfinie, la chaleur des meubles transmise, du bois le souvenir vivant réveillé par un éclat de vie.
La douleur est omniprésente, prompte à se déclarer, larvée, viscérale, fulgurante. Je n’ai pas appris à vivre en sa compagnie : je la subis, plus ou moins bien…Cela fait plus d’un mois que je suis souffrant, la souffrance s’étant accru progressivement tandis que les symptômes de la pathologie se multipliaient et s’intensifiaient. A cette maladie je suis accoutumé mais ses poussées sournoises, d’abord lentes puis affolantes me laissent pantelant, épuisé, cisaillé de douleur et de peine, abasourdi que mon corps puisse déclencher un tel supplice à mon insu. Les sites web ne sont pas rassurants : ils psalmodient les causes inconnues, une étiologie avancée comme un désaveu de la science impuissante à guérir ce qui endolorit nos vies. Suit une kyrielle de remèdes du plus usuel et inoffensif – dans la mesure où un médicament peut l’être – à l’ultime recours nécessitant un protocole médical. Les plaintes des patients aussi qui attendent au sens strict qu’on veuille bien apaiser leur douleur et leur peur.
J’écris dans un espace de douceur car tout est calme en moi, nul élancement violent, aucun spasme, nul obstacle entre ma page et moi. Le sang est loin déjà, expulsé depuis presqu’une heure. Je bois le ciel bleu de septembre, la lumière tiède par la fenêtre et les bruits qui proviennent du dehors. Mon âme est pleine de mots que j’aime et je tâche de vous les délivrer. J’étends mon corps contre sa bouche, je sais qu’il dort et qu’il respire, je sens le souffle de sa vie, son haleine sur mon visage. Je ne veux pas troubler l’instant, je me blottis tout contre lui et mêle nos deux respirations. Le monde autour a disparu, exister se résume à être ce moment de chaste harmonie où les regards qui désapprouvent, les sourires connivents et les rires, les propos murmurés, les railleries ont cédé la place au bonheur. Il y a le temps de la douleur, le temps des autres, du devoir œuvrer pour vivre ou subsister, le temps social que l’on partage et puis ces fragments rien qu’à soi qui même rêvés seulement exhalent tendresse et chaleur. Quelques mots agencés, quelques phrases et ma vie est ce que j’en dis…Pour vous, j’essaie d’être un démiurge, Orphée qui ramène Euridice à force de chants et de grâce, à la force d’aimer donner son chant comme une grâce. Le monde n’est plus que ce désir de vous attendre et vous entendre, de vous tendre ces mots et ces rêves…Le monde n’est plus que ma souffrance de vous chercher dans l’écriture, mon désir…Desiderare : ressentir le manque de quelque chose d’ineffable et néanmoins nécessaire à la vie. Le désir, fils de Poros et de Pénia, selon Socrate, de l’abondance et de la pauvreté. Un terme pour signifier l’absence, le vide, le manque, le scandale de se savoir dans la carence et l’aporie, dans l’impuissance affreuse d’emplir le trou autour duquel tout se joue, cette initiale défaillance au bord du néant d’être au monde que tous les mots vont tenter de résoudre en vain. Car il n’existe pas le vocable sacré pour dire la plénitude, le foisonnement de l’âme en lien direct à Dieu. Il n’existe pas le terme pertinent pour exprimer la douleur de l’écharde glissée dans la blessure de la première rupture du lien entre l’homme et le monde, entre l’enfant sans mère, entre la mère vibrante de désir et le Phallus manquant. Aisance et pauvreté : mon âme ploie sous l’infortune de la conscience d’être à jamais brûlant du désir d’être moi, dans ma totalité.
C’est le matin, je vous rejoins. Le mistral souffle ce matin. Sa puissance qu’on entend fouetter les murs et perdre force aux angles pour revenir gifler l’obstacle de ses lanières de vent a un caractère rassurant, impression que le réel existe. Routine de la douleur inopinée et fulgurante. Répit lénifiant qui succède à son emprise sur ma vie. J’en profite pour vous glisser quelques mots en signe de paix, une offrande de fleurs et d’eau, l’oblation d’une orbe de douceur, de candeur et de liberté. Je me souviens de mon enfance comme d’une scène de film incolore, la scène surannée d’un film muet où je me tiens au centre d’un ennui sans fin. Le crachin gris du ciel du nord, les dimanches tout de brouillard éteints, la solitude et la détresse d’avoir peur de n’être pas aimé. Je mentirais pourtant si j’écartais du paysage les quelques amis de mon âge, les découvertes de la vie, la nature et ses beaux secrets. Et puis l’école aussi, à la fois fière et familière, ruche de sciences et d’expériences, les baisers par mégarde échangés, les amours lentes et sans issu. L’écriture a une autre histoire. Elle a dormi au fond de moi, sollicitée à peine pour les rédactions, les pensums, lovée comme une énergie morte, bercée de lectures et de rêves. Elle a déroulé sa parure splendide de moire, ses étoffes aux reflets d’argent, ses mile apprêts de vierge folle dans le langage inusité de ma professeur de lycée, avant de s’immiscer, parcimonieuse, dans un paragraphe de commentaire ou généreuse et délurée dans un devoir entier sur Gide. Elle m’a séduit, trahi, troublé comme un amoureux capricieux que l’on croit détenir le monde et qui n’est que le tremplin de nos émois, la faveur accordée de laisser la sidération museler nos sens, nos pensées et s’épanouir au creux de soi la fascination pour un astre défunt. C’est cela, cet éblouissement d’étoile qui brille au-delà de son temps de vie céleste. Amour sans joie de troubadour qui tisse une corde de soie pour se hisser jusqu ‘à sa dame. Et l’amour sera toujours l’illusion de reconnaître en l’autre l’eau propice à étancher ma soif, le calice contenant la vie illuminée de son mystère.
Sommes-nous si fragiles, si vulnérables que la maladie soudain puisse s’abattre et nous terrasser ? Notre conscience est-elle aveugle au point de ne pas voir le mal venir et poursuivre son quotidien de cécité ? Quoi donc s’offusque en soi dans le silence de nos bas-fonds qui regimbe et réclame l’attention que nous lui refusons obstinément, ignorants que nous sommes de ces voix sourdes d’autrefois ? L’écriture est-elle la reine à même de percevoir les échos assourdis des voix et de nous les traduire ? Le poète a toujours eu ce rôle d’expert sondeur de nos abysses, celui du déplacement du songe qui revêt d’or les oripeaux de nos monstres emmurés. Les mots seraient détenteurs d’un savoir encore ignoré, d’une vérité si intime qu’elle en devient universelle. Mais enfin de cette anamnèse dont la psychanalyse s’est emparée que sommes nous en droit d’espérer sinon le ressassement de quelques bribes d’un chaos dont l’origine rejoint la fusion des deux gamètes reproductrices ? Mon histoire est un fil d’Ariane aux brins de vie effilochés. J’attends le coup de dé, l’ « aboli bibelot d’inanité sonore », la rose absente de tout bouquet, la parole inaudible et en cela révélatrice. J’égrène les heures de ma vie en lieu et place de chapelet dévoué que je suis à vénérer le grand secret qu’elle recèle.
Les minutes sont les leurres qui me conduisent au paradis. Je vous suis un guide sans carte, ni boussole, ni destination. Je m’efforce de démêler les liens qui les uns aux autres nous lient. J’écris dans le silence comme incliné vers vous, avide d’ouïr un peu vos chuchotements de doute. Qu’avez-vous fait du miel de vos belles années ? Je vous imagine mère, inquiète, méticuleuse. Je vous vois désoeuvrée après l’éducation de vos derniers bébés. Puis jeune, riante infiniment, superbe, désirable, sensuelle, luxurieuse ! Ou bien grand-mère lassée des joies du maternage, exigeante, accueillante quêtant dans la lecture et la pratique d’un art ce savoir là que les années se sont refusées à livrer. Mais pourquoi ne seriez-vous un homme ? Avec ses craintes et ses bonheurs, ses hésitations, ses voyages, son interrogation muette de mâle perdu dans ses valeurs…Je vous invite dans mon silence d’écriture et de désarroi. Je vous ouvre la porte en grand des pages de mon livre spacieux. Je veux cheminer dans votre âme comme un pèlerin du bout du monde.
Le vent a apaisé sa colère souterraine. Le soleil rend diaphanes les feuilles vertes des plantes. La lumière se répand dans la pièce et dessine un sourire d’aquarelle. Il pleut du ciel les signes d’une clémence. J’écris depuis des heures et la fatigue se fait sentir. J’attends l’aube indécise quand tous les espoirs sont permis. J’ai acheté ce matin les Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer. Je n’ai pas l’énergie de lire sa lente progression vers la mort même si elle s’annonce sereine, riche de son acceptation. Pas encore. Il est posé à mes côtés, son visage sur la première de couverture sourit, ses yeux pétillent, les trois-quarts restant de la photo sont du blanc du deuil des anges. Elle semble déjà abandonner sa vie, appelée par j’ignore quelle sagesse vers un autre rivage. Certainement les rives d’agapê.
Le sang encore ce matin, au réveil puis tant d’autres fois ensuite maculant l’émail blanc des toilettes. La douleur rétive, têtue, assoupie et soudain là annonciatrice de la coulée du sang. Et ces mots dans ma tête, tous les mots lus depuis hier dans le testament de Singer…je ne comprends rien à sa jouissance, à sa joie dilatée d’être, cette foi en je ne sais quel lieu, en je ne sais quel Dieu qu’elle révère et qui la remplit d’Amour, qui la comble de gratitude, qui l’émerveille et la rend redevable de pouvoir mourir afin d’être présente là où la vie foisonne en elle. Je ne comprends rien à sa souffrance vécue comme on enfante un mythe sinon qu’elle peut la vivre heureuse grâce aux soins palliatifs. Bercée de morphine ou d’un autre calmant puissant, je la vois naviguer sur les tourbillons d’eau des textes fondateurs. L’essentiel est qu’elle parte habitée de cet univers magnifié qu’elle n’a cessé d’aimer et de chanter. Moi je ne suis pas Christiane Singer. Hélas pour moi la souffrance ne brûle nulle écorce où serait caché un diamant. La flamme ne me calcine pas pour une renaissance. Elle incendie mes heures et fait couler le sang. Je n’ai que le soleil qui entre par les fenêtres et l’amour dépourvu de toute majuscule. Seulement ces voix d’enfants qui proviennent de la rue et l’affairement des hommes dont la rumeur apaise : la terre poursuit sa rotation. Je me sens en faillite, incapable de payer ma dette à la société. Le travail me manque, la routinière marche du temps. Je suis sans désir. Mais mourir n’est pas inscrit dans mon agenda. 
J’envie ceux qui sont sans question sur leur place ici-bas, sur le rôle qu’il leur est imparti, qui prennent épouse ou bien mari, peuplent la terre et s’accrochent fermes aux rênes de la société. Ce sont les plus heureux sans doute de ne pas connaître cette faim inassouvie d’un aliment indéfini. Ils font l’amour, ils travaillent, ils rêvent, gâtent leurs enfants dans la mesure où ils le peuvent en attendant d’être grands-pères et de jouir d’une vieillesse active. Il ne faudrait pas qu’un faux pas, un mauvais pli, une inconvenance viennent perturber leur sommeil de pantin gouverné par la masse car ce grain de sable gripperait c’est sûr les rouages huilés de leur mécanique vie. Mon Dieu, l’imprévu, l’impensable la fille qui veut devenir homme ou le garçon homosexuel ! C’est à pleurer de rire et à le leur souhaiter vivement. Mais ma plume devient amère et cette encre ne me plaît guère. Je préfère évoquer ce bleu du ciel à peine ouaté ça et là d’une traîne de nuages rares. Je préfère le bonheur de l’aimer celui qui embellit ma vie, de l’avoir rencontré et gardé malgré la laideur de la maladie et la jouissance de l’écriture qui décuple ce qu’elle évoque. Partage de cette existence mienne comme celui de la voix de Montaigne, de Rousseau ou d’Annie Ernaux. Don du plus précieux de l’âme, du plus juste car du plus intime. Expérimentation humaine par la parole que nous sommes mêmes : « Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! ». La vie est pleine de nos louanges, de nos griefs, de nos rancoeurs ; de ces instants de joie fugaces qui conservent leur éclat longtemps nous abritant contre l’orage. Je veux m’en souvenir encore comme d’une corde de bonheur tressée qui mêle tous les temps d’aimer. Mon enfance, mon adolescence, mes rires d’adulte et ma chance d’être né. Ce visage mien dont j’apprécie les mutations lentes mais certaines. Mes yeux scrutateurs à huit ans déjà rêveur et passionné. Ce goût de citron meringué de mes quinze ans acides, sucrés, les hontes solitaires, les secrets et ces confidences entre nous qui soudent nos existences hors du temps. Je me souviens, je me souviens de tout, en moi partout j’ai tout gardé. A onze ans tes lèvres douces et effleurées, le parfum neutre de tes vêtements lavés, le pas dansé de ta démarche et ton aura d’être le meilleur d’entre nous. J’ai conservé l’émoi suscité par tes mains, par ton regard, ta voix, quelque chose que je ne peux plus atteindre mais qui demeure en moi, présent.
Ce matin j’ai dû me rendre à l’hôpital pour y voir l’anesthésiste responsable de la légère narcose nécessaire à l’exploration prescrite. Il s’est montré badin, enjoué, disponible. C’est toujours étrange de sortir de cet endormissement contraint sans aucune conscience de ce que le corps a subi… Tant mieux sans doute car mon généraliste m’a expliqué qu’il s’agit d’un véritable supplice que la drogue autorise sans douleur. Aujourd’hui du fait de mon rendez-vous à l’hôpital, je suis passé chez ma mère et c’est avec mon ancien portable, dans la chambre qu’elle me conserve que j’écris. Je suis d’humeur maussade, fatigué. J’ai un peu mal aussi. Il fait un temps superbe d’arrière saison, comme tous les jours. Mais ici j’ai froid, le soleil ne franchit pas les vitres, l’appartement est mal exposé, entouré de pins qui y maintiennent une fraîcheur constante. L’afflux de souvenirs d’hier m’a plus : un précieux minerai à profusion ! Se sentir être tellement plein de ce pouvoir sans bornes d’actualiser tout le passé ! L’affluence des images, des sensations, l’émotion intacte, une chance inestimable gracieusement accordée. Généreuse mémoire qui ressuscite les plus solaires des souvenirs, tous le deviennent par l’écriture, gisement dont elle retire la gangue pour y faire briller l’or. Je ne sais quel ordre adopté. Je refuse de les voir parader chronologiquement ordonnés. La mémoire est un fleuve dont le lit par endroits est profond et puis se rétrécit sans crier gare. Je suis pour le tumulte de ses crues et pour ses carences.  J’accepte le miroir qu’elle me tend où tout s’invente et s’organise, aléatoire en apparence. J’accepte le corps fuselé de celui-là que j’ai tant désiré après l’avoir vu dénudé lors d’une visite médicale scolaire obligatoire. Pour moi seul l’épiphanie se manifeste de sa beauté adolescente. Il est tel qu’autrefois je le vis dévêtu, d’une arrogance sublime et incertaine. Il m’apparaît baigné de l’eau du souvenir, palpable et translucide. Un mirage tremblotant dont je parfais l’axe focal. Ses cheveux sont encore et toujours hésitant entre le châtain plus ou moins clair, onduleux, abondants, soyeux, ils délimitent un visage d’ange que le diable a déjà corrompu. Sa peau est hâlée sur tout le corps, ferme et finement dessiné. C’est un portrait qui me ravit les années écoulées depuis. L’écriture adhère au réel telle une ménagère exigeante qui essuie la poussière qu’elle éveille avec un rigoureux scrupule. Le ciel et le soleil m’enfantent admiratif avide, thésaurisant ma propre histoire. Il est debout droit sur la page et je suis aussi fier de lui qu’il l’était de son corps post-pubère.
La maladie m a pris la main il y a quinze ans. Jusqu’alors j’ignorais l’expérience de la vraie souffrance. Elle est venue avec le sang. Quand il coula la première fois, elle était là. Pendant un an, après la peur du diagnostic et son acceptation contrainte, la corticothérapie m’a soulagé sans supprimer tous les symptômes et surtout pas celui du sang bien qu’elle ait complètement fait disparaître la douleur de son écoulement. Puis la rencontre d’un nouveau spécialiste, les progrès de la recherche m’ont permis de mener une vie sociale et professionnelle assez satisfaisantes. Mais la rémission ne dura que quelques années et les poussées aiguës de la maladie perturbèrent profondément mon équilibre. Désocialisé par les nécessaires et nombreux arrêts de travail, recroquevillé sur l’écriture afin d’échapper à un partenaire affectif dément et tyrannique, d’une jalousie morbide telle qu’il me coupa de ma famille, de mes collègues et de mes quelques amis, insinuant dans mon esprit l’idée de mon inutilité et de ma complète nullité, je me suis étiolé plus d’une fois, marchant au bord du vide captivant du silence et de l’ataraxie. Si j’y chutai provisoirement, j’en suis remonté plus aguerri. Et surtout j’en ai extrait un récit qui parce qu’il côtoie mes profondeurs eut la force de m’en extirper. C’est un orgueil qu’une œuvre issue de la perte du sens et du sang. Qu’une œuvre écrite avec le sang comme compagnon du quotidien et source de fascination : une interrogation sans trêve, jour après jour réitérée jusqu’à défoncer tous les rêves et vampiriser tous les mythes qui désamorcent la déréliction. Je rends grâce à mes professeurs qui surent m’insuffler leur amour de la culture et le devoir de sa fréquentation. Je ne cite aucun nom, ils sont les mêmes gardiens du phare des espérances chantées dès l’aube des siècles par Rutebeuf.              
 
  
 
Par ANTONIO MANUEL
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