Samedi 12 juillet 2008 6 12 /07 /2008 06:42

Il est vingt heures. J'entends dans le couloir depuis les chambres ouvertes sur leur fournaise toutes les télévisions, à fond, des personnes âgées un peu sourdes: une cacophonie que domine la voix forte d'une vieille dame qui parle seule depuis une heure.

Je me demande ce que je fais, parmi tous ces gens âgés, dans le service de médecine générale, avec un voisin qui dort depuis cinquante minutes en ahanant et les annonces mêlées, de fin de journal télévisé, de programmes inaudibles à venir peupler une nuit plus bruyante qu'en Cité Universitaire!

J'ai l'impression d'être en visite. Des gémissements proviennent de différentes chambres du couloir maintenant. Le son des téléviseurs a baissé mais je le perçois encore très nettement.

Par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 9 juillet 2008 3 09 /07 /2008 06:57

Lever douloureux du matin. Sans joie, sans foi, décharné.

J'appelle ma gastro-entérologue qui me parle de nouveau d'une hospitalisation et, après avoir écouté le détail de ce que j'endure, déclare que ce n'est pas normal. Elle doit me rappeler dans la journée après avoir discuté, ce qu'elle a déjà fait comme elle me le confirme, avec ma psychanalyste, de cette hospitalisation dont celle-ci ne m'a pas dit un mot, malgré l'évocation du coup de fil prévu par ma gastro-entérologue à ce sujet, lors de ma dernière séance.

Alors j'essaie de terminer ce texte dont j'ai commencé l'écriture hier. Je ne voudrais pas laisser une parole interrompue, suspendue à l'absence de son énonciateur.

Je le crois désormais : je vais devoir quitter mon studio, mon désordre familier, mon portable et la haine déversée sur les forums de france2 par quelques malheureux inutiles.

Je tente de me rappeler la phrase de François Mitterrand lors de la passation de pouvoir entre Chirac et lui, me rappeler cette phrase comme un message d’outre-tombe destiné à tous ceux à qui il manquerait.

La poésie de cette phrase, sa double entente, son mysticisme, déjà sa transcendance, avaient résonné dans la voix du patriarche qui s’éteindrait si peu de temps après.

Je me hâte vers la dernière des phrases que je pourrai écrire. Je voudrais tout dire en quelques mots. Mais la seule pensée qui m’obsède est celle de mon accablement. Mon atonie est telle qu’il me faut souffrir pour que vous puissiez me lire jusque là, de façon que j’aie un peu d’avance pour quelque temps me reposer.

Je suis presque allé au terme du voyage de cet ultime récit. Je suis heureux d’avoir pris pour vous de la peine afin que vous ne vous pensiez pas abandonnés sans moi.

 

 

Par ANTONIO MANUEL
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Mardi 8 juillet 2008 2 08 /07 /2008 07:00

Lire a toujours stimulé chez moi le geste d'écrire. Un mimétisme qui veut marquer sa différence. Exister autrement que dans l'imprécision me concernant des mots d'autrui. Faire valoir au même titre que l'autre l'évidence de sa réalité, ce champ de blé de Van GOGH, qu'évoquait GIONO, lors d'une interview où il tentait d'expliquer ce que n'était pas l'écriture : une mimésis de la réalité, un décalque, une photographie au point de vue imposé comme sur une carte postale.

Je lis Nicolas Pages de GUILLAUME DUSTAN que mon ami m’avait prêté, il y a plusieurs mois. Après une première page en exergue, où il exprime sa difficulté de vivre, qui n’était pas pour me déplaire, la troisième phrase du premier chapitre : « J’ai terminé de me laver le cul. », m’a propulsé en plein cœur du récit, très détaillé et circonstancié, de ses moindres faits et gestes. Les cinq cents pages du livre en furent explicitées d’un coup. Je le lis, lentement, à petites doses ou plus activement par pans entiers d’une écriture sans point, minimaliste et pragmatique. Parfois quelques lignes retiennent mon attention car il y est question de ce qui doit constituer le sujet d’un livre et qu’il est écrit que c’est la souffrance, ce qui nous fait peur qu’il nous faut raconter pour vraiment parler de la vie.

GUILLAUME DUSTAN est mort le 3 octobre 2005 d'une intoxication médicamenteuse involontaire. P.O.L, dans la courte biographie consacrée par l'éditeur à un auteur qu'il a fait connaître, précise qu'en 2000 DUSTAN avait pris la décision de ne plus écrire. L'écriture l'aurait-elle sauvé de son décès accidentel ? Ne l'a-t-elle pas d'emblée exempté de la finitude de la condition humaine ?

Par ANTONIO MANUEL
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Lundi 7 juillet 2008 1 07 /07 /2008 05:49

Mon généraliste avait remarqué que j'avais un peu maigri ou bien c'est les manches courtes du tee-shirt que je portais qui exposaient la minceur de mes bras qu'ils n'avaient plus revus depuis l'été dernier. Je lui confirmai que j'avais bien maigri et lui exposai mes problèmes. Concluant qu'il me semblait avoir atteint le fond. Il me parla de ses deux fils qui avaient approximativement mon âge. L'un vivement intéressé par l'art, la science, la culture et avec qui, il lui était possible d'avoir d'intéressantes discussions. L'autre fanatique de V.T.T et de V.T.T exclusivement, intégré dans un groupe de personnes partant en vacances toutes ensemble et ayant ainsi trouvé un équilibre et un bonheur qu'il lui enviait.

Nous, lui, son second fils et moi, nous n'aurions jamais accès à cette simplicité de vivre. L'ingénuité, la joie extrême contenue dans l'instant, la camaraderie, la franche amitié, l'insouciance, nous ne les connaîtrions sans doute jamais. Il le déplorait, pour lui-même en premier. Mais ne pouvait qu'en dresser le constat.

Savoir cela, équivalait à devoir trouver soi-même sa raison d'être. Inutile, la psychanalyste. Impuissante. Voire néfaste. En moi, résidait ma vérité d'exister, l'énergie du désir premier qui m'avait livré un passage du néant à l'évidence d'être, soumis  aux dures lois de la condition humaine. Il me fallait découvrir cet élan, cette force de durer, ma volonté de devenir enfin celui que ma naissance avait programmé.

Par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 6 juillet 2008 7 06 /07 /2008 07:09

Bonjour à tous et merci de m'avoir soutenu chacun à votre façon durant ces jours très pénibles d'hospitalisation.

Votre présence m'a été bénéfique et tout l'amour que vous m'avez témoigné.

Je suis donc de retour : fatigué mais toujours disposé à vous offrir mon écriture comme une alliance indéfectible. Car je n'ai pas cessé d'écrire depuis l'hôpital. De vous écrire. Et MON DERNIER RECIT s'en trouve bien étoffé.

Je viens vers vous avec toute ma tendresse et mon affection.

Avec une gratitude infinie.

Mais est-ce la peine que je nomme tous ceux et toutes celles qui d'une manière ou d'une autre m'ont soutenu de leur présence et grandement réconforté ?

L'absence provisoire d'Internet ne nous a pas empêchés de conserver un contact quotidien.

Alors ceci n'est qu'un trait d'union entre autrefois et aujourd'hui.

Et puis de très heureuses surprises nous attendent...

TRES AFFECTUEUSEMENT, ANTONIO MANUEL.

 

 

Par ANTONIO MANUEL
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Lundi 23 juin 2008 1 23 /06 /2008 13:58




En raison d'une hospitalisation imprévue mais nécessaire du fait d'une brusque dégradation de sa santé physique, ANTONIO MANUEL ne sait pas s'il sera désormais en mesure de garder un contact effectif avec vous par l'intermédiaire de son blog.

Vous restez très fortement présents dans son cœur quoi qu'il en soit, et il vous transmet toute son affection.

Par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 20 juin 2008 5 20 /06 /2008 10:42

Il y aura quarante et un ans demain que ma mère me mettait au monde.

Elle me délivrait du cauchemar d'avoir supporté l'intimité de son corps habitée par la rancœur, la jalousie, la haine de mon père qui la trompait. De n'être que cette plaie vivante d'un amour bafoué dont j'incarnais la réalité effective et le reniement.

Elle m'a porté comme le témoignage de sa souffrance d'épouse, de mère et de femme humiliée de vivre la trahison d'un sentiment passionnel dont je ne saurai jamais que la violence des pulsions mortifères et le mépris froid et délétère.

Je naquis pour être sa chose. Le symbole de sa déception et sa consolation. Elle s'appropria mon âme dans l'instant où je devins son ultime cadeau d'enfanter. Je lui appartenais. Elle me protègerait comme une hyène contre l'appétit vorace de tous et contre tout. Elle m'aimait d'un désespoir inégalable. Dans une douleur d'être et de durer que rien plus jamais n'atteindrait. Je ne la quitterais pas de mon vivant. Sa dévotion exigeait la mienne en retour. Je n'eus que le choix de ne pas ressembler à l'homme qu'elle exécrait désormais dont le souvenir de la passion des premiers jours rayonnerait sur ma vie comme l'ombre d'une mélancolie, mêlé aux parfums d'un ailleurs exotique et sacré. Le beau pays d'Algérie allait briller intensément par le manque engendré par son absence et une nostalgie irréparable. L'Algérie serait l'Eldorado de mon enfance, le secret au plus profond de moi blotti, le mystère d'un bonheur adultère, le temps mythique d'une bible personnelle où Dieu régnait sur un éden dont nous avions été chassés.

Par ANTONIO MANUEL
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Mercredi 18 juin 2008 3 18 /06 /2008 08:23

Tout le monde aime DALIDA. Les homosexuels en ont fait une de leurs icônes gays. Comme une marque de sensibilité exacerbée au tragique de la destinée. La vivante statue de la beauté intense d'être née pour mourir de cette intensité. Dans cette intensité. Emportée par son énergie même. Sa folie. Sa quête artistique d'une éternité à donner à la cruauté de la condition humaine impensable, invivable. Juste figurable le temps d'en rendre tangible la grâce et la monstruosité, le scandale de sa finitude imposée, dans le dénuement extrême et la vieillesse du corps dévasté, de la mémoire vacante comme le corridor d'un asile d'aliénés. Habitable un moment seulement. De même que le temps d'écrire paraît une faveur démesurée. Pour préparer cette mise en scène, réelle, de sa vie dévorée par la posture artistique de qui acquiesce à la condition de choisir sa fin. Sublime toujours. Dans le dernier livre du poète. L'œuvre filmique ultime de la star du cinéma. Le dernier chant. Le masque ôté de cet artiste ridicule qui frottait son visage fardé d'un démaquillant, pour clore son numéro de travesti sans voix, d'un regard épuré, lavé comme en un baptême répété chaque soir pour s'imprégner de la beauté éphémère de la vie, ne jamais cesser de s'en persuader. La vie semblable aux ailes de velours moiré, fragiles, frémissantes dans leur immobilité dessinée comme une œuvre d'art, d'un papillon que les deux doigts serrés d'un enfant, qui veut s'en emparer, tue avec une délicate méticulosité. Il n'est pas possible d'enfermer la ferveur de la beauté de la vie dans un bocal de verre transparent. Impossible de l'exprimer. Vouloir l'approcher, avec une humilité dont l'obscure immensité la fait paraître plus lumineuse encore, est la seule concession que l'art permet à l'être humain à l'égard de la beauté du rêve d'exister dans l'instant d'une éternité.


 

 

 

 

Par ANTONIO MANUEL
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /2008 09:27

Il me semblait que le plus grand bonheur, la plus grande joie, la félicité suprême, ce devait être ça. Le sentir, lui, tout contre moi, le regarder parler, voir le monde, s'émerveiller, rire, raconter, l'écouter avec la patience de celui qui n'éprouve aucune hâte car son attente, sa délicieuse attente, peuplée des mille scénarios développés par la grâce émouvante d'un seul de ses battements de cils, le pétillement heureux de la lumière dans ses yeux, le sourire de sa joie, ses lèvres, sa bouche , le grain de sa peau, son odeur, les poils sur le dessus de ses mains, sa vie, tout lui serait donné. Bientôt. Après les dernières notes de la voix, lentes, le désir du corps déjà l'alentissant, épaissie par le désir, la voix, pleine de la densité, l'opacité, le souffle court, les hésitations, enfin, de la voix, qui ne peut plus s'élever, lestée du poids charnel du désir, le corps impérieux, incarné dans le silence de la voix. Les gestes. Les corps, l'un par l'autre aimantés, orientés vers l'or promis de ce bonheur paradisiaque plein de frôlements et de mouvements maladroits, de découvertes et de dénuements, d'offrandes, l'abandon, la force et la grâce. Il me semblait alors que le bonheur, ce devait être ça : l'amour appris, consenti, accompli dans le désir de l'autre même, obéissant aux rythmes imposés du désir et à la puissance accordée de la jouissance partagée.

Par ANTONIO MANUEL
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /2008 08:10

Aujourd'hui j'écris pour implorer le pardon de ma mère en raison du chagrin que mon comportement lui cause. Je l'ai bien entendu à l'inflexion de sa voix au téléphone. J'ai perçu l'inquiétude dans ses silences et dans ses mots. Un glissement, comme un fléchissement de la voix en direction des pleurs. Contenus. Sa douleur me fait bien plus mal qu'elle ne peut se l'imaginer. La faire souffrir contredirait l'amour que je lui porte. Incompatible avec la vénération qu'elle m'inspire. Pourquoi resterais-je presque une semaine chez moi, seul, sans argent, alors que je l'appelle trois fois par jour pour m'informer de sa santé, de ses faits et gestes, sinon pour lui éviter de me voir m'amoindrir chaque jour davantage et ne rien faire pour arrêter le processus mais au contraire diminuer encore ma ration alimentaire quotidienne pour l'accélérer ?

Sa peur m'effraie et son angoisse se communique à ma difficulté de vivre. Je ne devrais plus lui avouer ce que je ressens. Lui taire la colère déployée en moi comme une vierge folle, une sainte, un démon, une araignée, tranquille, tissant sa toile avec confiance et lentement persévérante. En moi, enfermée ainsi qu'elle l'a toujours été, mais par quelque chose réveillée. Et la voilà oeuvrant contre moi, contre l'inertie de ma vie, sa vacuité, mon sentiment d'être de moi-même dépossédé. Je sais qu'elle me tue. Qu'elle se prépare à m'absorber, m'ingurgiter, me digérer savamment comme savent le faire les araignées. Je suis impuissant face au projet mûri dans mon fort intérieur dont elle m'a confisqué la clef. Je reste au-dehors de moi-même, témoin de sa démence, de ce long calvaire qu'elle m'infligera bientôt, bien plus cruel que mon absence de raison et de forces pour vivre.

L'écriture alors me sera interdite et les phrases s'écriront dans ma tête si l'obsession ne s'est pas emparée d'elle dans sa totalité. Auquel cas, plus un mot de moi ne sortira. Je ne serai plus qu'une terre aride, le ventre d'une mère stérile, l'écho silencieux prolongé de moi-même.
(...)

Par ANTONIO MANUEL
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