Samedi 24 mai 2008 6 24 /05 /2008 15:09
 

Je ne crois plus au grand amour. A l’amour fou surréaliste. Celui qui m’attend depuis la nuit des temps, pour qui mon corps est fait, que j’aimerais à crever de devoir subir son absence est resté sur les berges de mon adolescence. Il s’est flétri avec le temps. Il n’en reste qu’à peine un regret, même pas une désespérance. Une illusion supplémentaire que la vie a pour mission d’exclure de la réalité. Une ombre, un point obscur, la dégénérescence de l’amour tout puissant, vital et stupéfiant du fœtus pour sa mère au sortir de sa chair. Le jeu des mots qui s’en emparent, qui lui substituent leur éclat de vitrail irradié de soleil, les vers inoubliables de quelques poèmes ineffables.

Mon amour a perdu l’innocence de me voir pleurer de douleur. Il a le sarcasme caustique d’un cynisme absolu. L’intransigeance d’une vérité révélée au terme d’une quête interminable. Le front dur d’une évidence contre laquelle on vient s’échouer. C’est comme ces mythes de notre enfance qui un jour nous sont dévoilés, dans le désenchantement d’une croyance qu’on s’obstinait à faire durer. Abattus d’une raillerie à l’ironie dévastatrice. Après l’aveu condescendant de l’aîné qui vous transmet le ton moqueur, les yeux mauvais, désabusé mais résigné, que le vieux monsieur à barbe blanche dessiné avec ses rênes et son traîneau, la hotte pleine de cadeaux n’est rien d’autre que nos parents qui, une fois qu’on est endormis, déposent depuis le dessus des armoires les présents au pied du sapin. Que la gentille petite souris qui échangeait, la nuit, la dent tombée contre une pièce de monnaie, c’est encore eux, s’évertuant à nous maintenir dans une enfance où le réel est inventé car trop cruel en vérité.

Mon amour a la haine d’un humanisme tombé sous les balles ennemies. L’absurdité irréfutable d’un après-guerre où l’on ne peut admettre les crimes et les mutilations commis sous le prétexte du respect d’une idéologie dont le nom n’était qu’un rêve rationnellement élaboré.

J’ai perdu toutes mes illusions. Mon amour en était une. Il a pris l’odeur d’une pièce dont les rideaux et les étoffes empestent le tabac d’une nuit passée à boire et à fumer. Mon cœur est froid comme une dalle. Même en l’amitié, je ne crois plus. La vie m’a leurré, trahi, sali. Elle ne vaut plus que je m’acharne à lui conserver l’apparence d’un cercueil tapissé de soie. Elle est juste une fosse commune où l’on jette les cadavres inconnus, les abandonnés des familles qui ne souhaitent pas les reconnaître, les trop pauvres pour qu’on exhibe leur dépouille sur un catafalque où personne ne simulera une peine immense que quelques semaines, quelques mois, auraient transformée, de toutes façons, en accident existentiel inévitable.

 


Je ne suis même plus consolable de la caresse d’une main sur ma joue. Aucun baiser, sur mon visage mouillé des larmes que je ne sais plus verser, ne peut racheter l’amertume de ma désolation. C’est l’aporie d’une existence dialectiquement irréductible. Je cherche en vain l’issu d’un labyrinthe où je m’agite comme un rat, pris au piège du lacis inextricable de ce réseau de voies trompeuses. Je suis un monstre solitaire. Une créature imaginaire dont l’âme a été oubliée. Je ne distingue ni le bien, ni le mal, seulement cette route infinie où j’effectue les kilomètres de ma vie.

J’ai regagné mon studio sous les combles. Je suis de nouveau perché sur la plus haute branche d’un arbre qui menace de céder sous le poids de ma vanité. Je ne suis rien. Je ne suis personne. Qu’ai-je besoin que l’on s’émeuve du récit de mes déconvenues ? Il suffit d’allumer son poste de télévision pour éprouver toutes les émotions et la garantie d’être aimé, choyé par des programmateurs qui s’ingénient à combler la moindre de vos attentes, ravis de la courbe ascendante d’une audience qui les enrichit toujours plus. Pourquoi s’ennuyer à décrypter la prose de ce logogriphe qui n’est même pas capable de raconter une ravissante histoire d’amour qui finit bien ou mal qu’importe, du moment qu’elle soit distrayante et nous arrache à la fatigue d’une semaine de boulot harassante dont la répétitivité arrivera bien à nous achever un jour ? Alors oui, pourquoi perdre son temps à écouter la profération d’une parole qui voudrait prendre en son filet la substance de l’éternité ? Pour le mystère de sa beauté ? Pour la beauté de son mystère ? Parce qu’il doit bien y avoir derrière un sang pulsé, une étincelle, la persistance d’une euphorie qui hésite toujours à se dire mais qui affleure un peu partout, dans un langage articulé peut-être en un dernier souffle ? Ne pas vouloir élucider la fascination latente exercer par une braise incandescente.

La lumière délimite la nuit bien plus qu’elle ne l’éclaire. Elle en dessine les contours avec une précision telle que nul ne peut en nier l’évidence. La nuit apparaît souveraine, baignée d’une clarté qui la donne à voir. C’est pourquoi aucune transigeance avec le réel n’est négociable : quand la nuit a révélé son insondable obscurité, il faut bien se résoudre à la considérer comme une partie intégrante de la réalité. Résistant à la clarté de la lumière, elle oppose à l’homme l’énigme à laquelle le mène finalement toute tentative de connaissance de la substance du réel. Il conserve sa coque de mystère, vouant le désir de savoir de l’homme à la nostalgie incurable d’un absolu inaccessible.

A ce stade de sa quête d’un sens, qui justifie le malheur ou le bonheur d’être né et d’en mourir irrémédiablement, l’esprit s’ouvre sur un imaginaire qui lui délivre le trousseau des clés parmi lesquelles chacun doit trouver la cause qui l’a mis au monde. Les mots sont la clé choisie pour tracer au cœur même de la nuit le parcours initiatique susceptible de conduire celui qui l’emprunte à la sagesse ultime. D’où l’importance accordée aux mots, dits dans le but de dessiner, sur la trame de notre existence, le chemin qui amène chacun à l’extrémité de lui-même.

La beauté du langage ainsi manipulé est celle de l’entrée dans la nuit revêtue de la multiplicité sémantique du réel. Dans la cacophonie des voix ouies, une seule murmure à chacun le secret levé du mystère d’être né.

Le texte nous dépose aux frontières de la nuit qu’il nous appartient d’explorer dans son opacité. Car qui pourrait prétendre détenir l’universelle clé qui ouvre la porte de la réalité dérobée ?


 

Par ANTONIO MANUEL
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Présentation

Recherche

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés